Le cinéma de Guy Debord - Fabien DANESI

[CONFÉRENCE] LE CINÉMA DE GUY DEBORD / 30 mars 2011 / 




INFOS PRATIQUES

Le cinéma de Guy Debord

Conférence 
30 mars 2011
Intervenant : Fabien Danesi

Durée vidéo : 52' 34"

Lieu : galerie VivoEquidem, 113, rue du Cherche-Midi 75006, Paris, FR
Tél. : +33 (0)1 83 97 22 56 ou +33 (0)6 16 81 01 48
Ouverture : du mardi au samedi de 15h à 19h30

Contacter la galerie par mail

En métro : Duroc, Falguière
En bus : arrêts Maine-Vaugirard (84, 82, 29, 92)
En Vélib': bornes : Cherche-Midi, rue Saint Placide, rue Saint Romain,
en Autolib': avenue du Maine, rue Mayet

Mots-clefs : Guy Debord, International Situationnisme, postmoderne, Sociét du spectacle


FABIEN DANESI 

Docteur en histoire de l'art, Fabien Danesi, est actuellement maître de conférences en pratique et théorie de la photographie à l'UFR des Arts de l'Université de Picardie Jules-Verne à Amiens.
Ancien pensionnaire de la Villa Médicis -Académie de France à Rome, en 2007-2008, il a enseigné auparavant à l'université François-Rabelais de Tours, à Paris 13 Nord, à l'université Panthéon-Sorbonne et l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Membre de l'AICA-France, il est responsable depuis septembre 2014 du programme du Pavillon Neuflize OBC, laboratoire de création du Palais de Tokyo.

 

FABRICE FLAHUTEZ

Fabrice Flahutez est maître de conférences à l'Université de Paris-Ouest Nanterre la Défense. Il travaille sur les transferts culturels franco-américains et notamment le surréalisme en exil. Ses nouveaux champs de recherche questionnent les modalités de constitution des avant-gardes après 1945 et la reconstruction des identités artistiques.

 


Le Cinéma de Guy Debord ou la négativité à l’oeuvre (1952-1994)

Fabien Danesi
Éditions Paris expérimental, Paris, 2011.

 

Les naufrageurs n'écrivent leur nom que sur l'eau

Le mercredi 30 mars, à l'occasion de la publication de son livre aux éditions Paris Expérimental, Fabien Danesi évoquera avec Fabrice Flahutez l’importance de cette œuvre cinématographique au regard de la société actuelle et de l’art contemporain.

 Entre 1952 et 1978, Guy Debord réalise six œuvres cinématographiques. En 1994, peu avant sa mort, il y ajoute un film de télévision.

Dans sa critique de la société du spectacle, qui réduit la vie à une représentation, Guy Debord fait pleinement usage de l’image. Avec la pratique du détournement, le cinéaste révolutionnaire remet en cause le conditionnement social propre au capitalisme.

Trois questions à Fabien Danesi

Max Torregrossa : Tu viens de publier ton second livre sur Guy Debord consacré, cette fois, spécifiquement à son activité de cinéaste. Pourquoi s’intéresser aujourd’hui, seize ans après sa disparition, à ce personnage très actif dans une société qui aujourd’hui n’existe plus ou qui n’est plus la même ?

Fabien Danesi : Permets moi de te répondre en te posant à mon tour une question : sommes-nous si sûrs que la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui n'est plus la même qu'en 1994 ? Certes, il y a eu pêle-mêle l'attentat du World Trade Center, le développement d'internet, les émeutes des banlieues françaises en 2005, la crise financière en 2008, les révolutions en cours en Tunisie et en Egypte, etc. Mais en dépit de ces évolutions qui constituent la trame de l'actualité de ces quinze dernières années, il est possible de considérer que les structures politico-économiques des sociétés post-industrielles n'ont pas connu de bouleversements. La question peut alors être reformulée : Est-ce une évidence que nous ne vivons plus dans la société du spectacle, telle que Debord l'avait décrite en 1967 dans son ouvrage éponyme, avant d'en proposer une adaptation cinématographique en 1974 ? Pour ma part, j'aurais tendance à penser que la grille de lecture de Debord reste, à bien des égards, opérante. À cette différence près que le principe selon lequel "tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation" (comme l'énonce la première thèse de son maître livre), est à interpréter aujourd'hui comme une conscience nécessaire des médiations qui fondent notre rapport à la réalité. Il n'y a peut-être plus de vécu direct à opposer aux représentations : le vécu se construit à travers de multiples médiations qui peuvent être aussi bien des formes contemporaines d'émancipation que des formes crues de l'aliénation. Notre monde ne nous permet sans doute pas les mêmes certitudes que Debord, la même violence lucide. Mais à regarder le constat qu'il a réalisé dans son dernier film pour la télévision, il est étrange de voir comment l'histoire bégaie : l'impudence du libéralisme économique et les catastrophes climatiques, les agressions en milieu scolaire et la corruption du personnel politique, ponctuent encore de nos jours le flux des informations. Et c'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai voulu commencer mon livre par la fin du récit. Et interroger indirectement le lecteur : Debord ne montre-t-il pas un monde étrange de l'ordre du présent éternel qui semble assuré de devoir toujours exister ?

Il se trouve que j'avais arrêté ma réflexion dans mon précédent ouvrage, Le Mythe brisé de l'Internationale situationniste, à la dissolution du groupe révolutionnaire en 1972. En conclusion, j'avais traité de la suite du parcours de Debord de manière beaucoup trop succincte. J'ai senti la nécessité de proposer un second opus, en travaillant cette fois sur ses oeuvres cinématographiques. Car aucun ouvrage n'en proposait alors une analyse précise. Il s'agissait pour moi d'approfondir l'étude de cet auteur/cinéaste, en dehors de l'aventure de l'I.S., au risque de perdre la distance scientifique que suppose habituellement la démarche universitaire, à force de côtoyer sa pensée. Mais il me semble que la mise en danger était une obligation pour être pertinent sur un plan à la fois sensible et intellectuel. Et je dois reconnaître que l'écriture de ce livre a été éprouvante, en raison de la position intraitable que Debord aura tenue tout au long de son existence, position que j'ai souhaité rappeler.

MT : Quelles particularités avait — ou a encore — le cinéma de Guy Debord ?

FD : L'une des caractéristiques du cinéma de Debord repose sur la technique du détournement, c'est-à-dire le réemploi de matériaux préexistants. Debord n'a tourné que très peu de plans. Il a par contre fait bon usage des images qui n'étaient pas les siennes. Il a ainsi montré que l'on pouvait faire du cinéma différemment, en conférant aux représentations une autre signification que celle qu'elles pouvaient revêtir à l'origine. Dans cette perspective, Debord a fait appel à des images d'actualité, des extraits de films et de publicités ou encore des bandes annonces. Ces images sont accompagnées d'un commentaire en voix off qui expose les idées du penseur sur la société, l'art et la politique. Ce commentaire a l'ambition d'opérer un véritable renversement dialectique.

L'autre aspect singulier de ses œuvres est d'ailleurs leur capacité à lier le poétique et le politique. Les films de Debord allient une profonde mélancolie, signe de la conscience de l'écoulement du temps, à une froide observation critique des modes de fonctionnement de la société dite du spectacle. De façon provocatrice, on peut souligner que ce sont des œuvres qui développent leur propre propagande. Sans pour autant présenter la faiblesse didactique des créations militantes. Elles sont en équilibre entre une autonomie esthétique moderne (récusée) et une instrumentalisation de l'art (à vide puisqu'elles ne se mettent pas au service d'un parti révolutionnaire). Elles sont autocritiques puisqu'elles doivent être dépassées. En fait, elles sont gouvernées par la négativité car leur horizon est la transformation radicale des conditions de vie.

MT : Tu es un jeune historien de l’art, membre de plusieurs jurys très «en pointe» dans la création artistique actuelle. Quel lien fais-tu entre le cinéma du type de celui de Guy Debord et l’art contemporain ?

FD : L'usage d'images existantes est devenu un gimmick de l'art contemporain. À ce titre, le détournement n'a plus la même fonction dialectique de renversement. Il s'inscrit plutôt dans la tradition moderne du collage et du ready-made. Cette indistinction est peut-être erronée historiquement. Mais elle est effective dans le registre de la contemporanéité. Ces vingt dernières années, beaucoup d'artistes ont fait appel à des images déjà filmées, notamment dans le registre de la vidéo. Cette expansion était inévitable, en raison du développement sans précédent de la circulation des images. Debord aura anticipé cette logique des flux, mais en pensant que la réutilisation des images était une marque de leur dévaluation, au profit par exemple de la bande-son. Aujourd'hui, il est possible de constater que le fétichisme des images n'a pas été altéré. Et l'aura que Debord connaît dans le champ de l'art contemporain relève souvent de la méprise. Quoi qu'il en soit, cette dépossession n'est pas à déplorer. Elle fait partie du jeu de la postérité. Et il faut ajouter que l'influence de Debord s'exerce également sur un mode plus clandestin. Son cinéma est alors un formidable vecteur de sa praxis.