Ce qui fait fragilité

[EXPO] DU 17 SEPTEMBRE 2014 AU 17 JANVIER 2015 / DOSSIER DE PRESSE  / COMMISSAIRES / LES ARTISTES / MANIFESTE / CONFÉRENCE (vidéo) / PERFORMANCES (vidéos) / CE QUI FAIT FRAGILITÉ POUR VOUS (vidéos) / AUTRES CONTRIBUTIONS (textes) / VOIR AUSSI


Du 17 septembre 2014 au 17 janvier 2015
Exposition : installation, performance, vidéo, dessin, sculpture, conférence
Commisariat : Nathalie Blanc et Emeline Eudes

Artistes : Nathalie Blanc, Philippe Brioude, Amaury Bourget, Emma Bourgin, Natalia Jaime-Cortez, Émeline Eudes, Lucy Lyons

Lieu : galerie VivoEquidem, 113, rue du Cherche-Midi 75006, Paris, FR
Tél. : +33 (0)1 83 97 22 56 ou +33 (0)6 16 81 01 48
Ouverture : du mardi au samedi de 15h à 19h30

Contacter la galerie par mail


Du 17 septembre 2014 au 17 janvier, VivoEquidem présente « Ce Qui Fait Fragilité », dont le commissariat a été confié à Nathalie Blanc et Emeline Eudes, artistes et scientifiques (Nathalie Blanc est directrice de recherche au CNRS et Emeline Eude est chercheur en esthétique environnementale). Lors de cette exposition, elles s’interrogeront sur la façon de faire de la fragilité un outil de la transformation contemporaine à la mesure du politique.

À partir des œuvres des six artistes (Nathalie Blanc, Philippe Brioude, Amaury Bourget, Emma Bourgin, Natalia Jaime-Cortez, Émeline Eudes, Lucy Lyons) présentant des dessins, des vidéos, des textes sonores, des installations et des performances, l’exposition se développera au fil du temps sur les réseaux informatiques. Des contributions extérieures, textes, sons, images et conférences seront ainsi mises en ligne sur un site web dédié. Le but affirmé des commissaires est de construire une proposition artistique et réflexive rhizomatique qui pourra être déplacée et amplifiée sans limitation de durée. 

Un premier partenariat a été établi avec l’association belge ZINNEKE, de Bruxelles dans le cadre de leur évènement artistique annuelle qui se concluera par une parade dans la ville en mai 2016. Le thème choisi est la fragilité. VivoEquidem sera représentée en octobre 2015 pour l'exposition d'inauguration avec une performance lecture/chorégraphie. 


La Fragilité, pourquoi ?

La maladie, celle de Nathalie Blanc en particulier, a été le point de départ de cette exposition. C’est cette fragilité qui a fait surgir le questionnement, mais aussi le transitoire, la possibilité de modification : ce qui fait fragilité s’avère un potentiel largement inexploré de la condition humaine.

La fragilité c’est aussi s’intéresser aux relations entretenues avec l’environnement, pierre d’achoppement du développement de nos sociétés. La perspective de la crise environnementale infléchit les croissances, modifie les comportements, joue sur les responsabilités individuelles et collectives : la fragilité revient à mettre en avant ce qui façonne nos conditions environnementales.

Quels sont les gestes esthétiques qui peuvent revendiquer la fragilité ?

Le Manifeste de l’exposition est comme un appel à entendre aussi bien les façons de « faire ensemble » que de « vivre ensemble ». Les objets plastiques tentent alors de désigner ce phénomène invisible, qu’est la fragilité.

Ainsi au centre de cette exposition se trouve le Manifeste projeté à travers l’espace. Ce dispositif, conçu par Philippe Brioude, met en jeu sa préhension par le biais d’une feuille de papier, réceptacle des bribes textuelles que le spectateur doit chercher à recueillir. Il s’agit de tâtonner, de tenter de faire pour accéder à la lecture d’une intention. Ce n’est rien de moins qu’une mise en situation du transitoire et de la perte.

Proche de cette expérience, la pièce en cire naturelle réalisée par Emma Bourgin s’adresse à la lumière et joue tout en réflexions et diffractions. La porte élevée au centre de la galerie filtre en effet les faisceaux lumineux venus du dehors et la redistribue, à travers le filtre de la cire, matière vivante, sur un pan de mur couvert d’une fine couche de chaux. La matité, l’hapticité des matériaux et leur coévolution au fil du temps et des intensités lumineuses révèlent ainsi des processus vivants et fragilisés.

 

 

 

[PERFORMANCE] ATMOTERRORISME - COLLOQUE

[VIDÉO] CLARA-CLARA

 


 

 

Le retour à des matériaux premiers, simples, et la figure de la porte comme ouverture vers d’autres possibles invitent à réapprendre à observer avec nos sens et toute l’inexactitude qu’ils mettent en jeu.

Face à elle se trouve un écran sur lequel est diffusé un film de 39 minutes et 39 secondes intitulé Clara-Clara, double reflet de l’œuvre de Richard Serra exposée au Jardin des Tuileries. Ce film, réalisé par Philippe Brioude, Amaury Bourget et Nathalie Blanc, met en exergue la fragilité de tout cheminement humain en proie aux interrogations multiples qui gouvernent nos personnes. À côté sont disposées les outres émaillées en terre cuite d’Emeline Eudes. 

En penchant l’oreille sur elles, on entend un son qui filtre à travers la terre. Caverneuses, difficiles à entendre, des bribes de textes écrits par Nathalie Blanc sur un accompagnement sonore d’Amaury Bourget nous parviennent. Ce son évoque celui de la grotte de Calypso où l’amour de la nymphe échoua à se faire entendre, et celui du « personne ! » d’Ulysse, en réponse au cyclope Polyphème qui se laissa tromper. La parole ainsi déceptive ne remplit pas ses promesses, ce qui la rend définitivement fragile, illusoire.

Les dessins présentés au mur par Natalia Jaime-Cortez font parler de la fragilité à deux titres : le premier est celui du matériau ; le papier léger, mobile à chaque courant d’air, imbibé de jus colorés allant s’évaporant, instaure un régime du diaphane. Par ailleurs, la fragilité de ce travail tient aussi à l’irrégularité, la variation infime qu’apporte chaque nouveau morceau déplié et chaque jeu de couleurs déployé. À tour de rôle, exposition et performance, les dessins pliés et dépliés par l’artiste s’offrent comme les facettes multiples, rayonnantes et absorbantes, d’un jeu de langage entre soi et le monde.

Enfin, les copies du carnet de dessins anatomopathologiques de Lucy Lyons dévoilent l’intérieur de corps déformés, assaillis par une maladie où les squelettes augmentés d’excroissances cartilagineuses finissent par empêcher la forme humaine. Ces transformations et déformations montrent encore une fois la fragilité de nos espérances en ce qui concerne la vie humaine. Forte de ses propres intentions, la vie se développe telle qu’en elle même. Elle prend des directions certes souhaitées, mais souvent inattendues pour ceux qui les observent.

Reste enfin à se demander comment on peut faire de cette fragilité un outil de la transformation contemporaine à la mesure du politique.

Assurément, la Fragilité est une forme de politique de soi, et qui ne peut se réaliser que par sa mise en œuvre dans un ensemble : celui des reconnaissances de soi, mais aussi de celles des autres. Par les autres, nous voulons dire tous les autres. Nous incluons les objets, les évènements, les sujets qui forment le centre d’une expérience esthétique et permettent aux individus de se constituer. Il s’agit donc d’une reconnaissance des points de fragilité des ces « autres » en ce qu’ils sont « moi ». Ainsi, la reconnaissance du point de brisure, de fragilité, établit l’être humain qui se tient debout. Car il peut tomber. 


 

 LES COMMISSAIRES DE L'EXPOSITION

Nathalie BLANC  →
Chercheure au CNRS, directrice du LADYSS

Production poétique et théorique

Artiste et scientifique, elle a développé des travaux sur le thème de la nature en ville et de l’esthétique environnementale. Son activité créatrice s’est déployée ainsi dans le champ de la théorie géographique et esthétique et de la pratique artistique et littéraire. Ces deux champs d’investigation se rapprochent au point de parfois se confondre : le travail d’écriture dans et pour l’environnement devenant une pratique d’investigation de la vie dans différents milieux. Elle s’est également intéressée aux modes d’investissement des milieux de vie par les habitants dans différents pays. Depuis 2011 elle est la déléguée française d’un projet européen, avec 14 pays, intitulé Investigating cultural sustainability, (COST IS1007). Depuis, elle travaille sur les récits ordinaires et savants en relation avec l’environnement en pensées et en pratiques. Cette récolte de récits dans les lieux ordinaires vise à restituer la dimension très contextuelle de la pratique poétique.

Pour contacter Nathalie Blanc [mail]
Lab. Dynamiques sociales et recomposition des espaces LADYSS

 

← Émeline EUDES 

Théoricienne de l’art 
Chercheur en esthétique environnementale.

Après une thèse en esthétique, sciences et technologies des arts à l’université Paris 8, elle développe désormais un travail de terrain et une réflexion qui s’intéressent autant à l’art environnemental qu’à l’activisme environnemental, le but étant de comprendre les processus de création développés en réponse aux problèmes écologiques rencontrés par les sociétés humaines. L’invention d’autres valeurs et des cultures de demain, notamment en observant diverses pratiques habitantes (telles la guérilla jardinière ou les actions anti-publicitaires), l’intéresse particulièrement pour le travail quotidien de façonnage de nos propres milieux et de nos rapports humains qu’il engendre. Cherchant ainsi les points de rencontre entre créativité, environnement et politique, elle espère devenir professeur de résistance artistique.

Pour contacter Émeline Eudes (par VivoEquidem ) [mail]

 

LES ARTISTES DE L'EXPOSITION


Amaury BOURGET  

Musicien, artiste sonore
Installations sonores, improvisations

Amaury Bourget est musicien et expérimentateur sonore qui prend pour point de départ une ouverture vers des mondes sonores toujours plus variés. Il expérimente, fabrique et propose des créations entre l’expérimentation « live » et l’installation sonore. Son souci principal est l’usage d’instrumentations simples afin de mettre en avant « l’acte » de création. Il n’utilise pas les technologies modernes, préférant recycler un matériel désuet. Depuis 2004, il développe en particulier les installations sonores dans les espaces extérieurs. Il travaille avec de nombreux artistes plasticiens (Gilles Bruni, Magali Babin...).

Il est membre actif des collectifs « l’Infüsoire » et « B4 collective ».

[WEB] site d'Amaury bourget
[Mail] contacter par mail
 

 


Natalia JAIME CORTEZ

Artiste plasticienne - performer

Dans une communauté de moyens, danse, dessin, performance, sculpture, vidéo, photographie, Natalia Jaime-Cortez puise une matière multiple. Elle oscille entre un contact fort au réel (la rue, les villes par le voyage ou la marche) et un champ de perceptions plus intimes et sensorielles liés à la danse et le Butô. Son travail se partage entre une pratique du dessin et la mise en place de performances alliant la recherche d’un espace plastique (objets, installation, son) à la présence d’un corps qui déroule une action. Depuis 2013, elle a choisi le pli comme métaphore de l’expérience plastique, comme un espace de déploiement, un jeu entre disparition et apparition du visible.

[WEB] site de Natalia Jaime Cortez
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Emma BOURGIN 

Artiste plasticienne

Sculpture, installation, vidéo

En véritable « reporter du sensible », le travail d’Emma Bourgin nous invite à une rencontre, un contact avec le présent. Cette rencontre c’est celle des matériaux entre eux mais aussi celle du corps avec le sensible. Tout est contact. Contact entre matières. Ses écrans sont de pierre, de cire d’abeille, de pixels, des « surfaces haptiques » qui appellent non seulement l’inscription de notre regard mais aussi celle de notre corps entre eux. Car ces « matières-couleurs » agissent sur nous comme des « charges sensibles ». On sent ainsi l’or jaune (cire d’abeille), on entend le silence blanc (pierre) et les pixels sont les pigments d’une peinture inachevée dans laquelle nous nous projetons.

[WEB] site d'Emma Bourgin
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Lucy LYONS 
BA (Hons), MA, PhD, MMAA, RMIP

Lucy investigates drawing as a phenomenological activity that evidences experience and communicates knowledge in medical sciences. Her PhD involved using drawing as an activity to investigate the breadth of experiences of FOP, a rare disease where connective tissue turns to bone. As a Postdoctoral Fellow at Medical Museion at University of Copenhagen her research investigated issues relating to ageing in a medical museum context through drawing practice. She is a lecturer in drawing research and painting at City & Guilds of London Art School and artist-in-residence at Barts Pathology Museum QMUL where she coordinates ‘Drawing Parallels: artistic encounters with pathology’, a Share Academy funded project in partnership between UCL, UAL and London Museums Group. 

[WEB] site de Lucy Lyons
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Philippe BRIOUDE
 Artiste plasticien

Autodidacte, expérimentateur

Bricoleur, autodidacte, expérimentateur, Philippe Brioude ne se fixe aucun domaine particulier d’expression et croise ainsi les différentes techniques artistiques : cinéma/vidéo, pratiques sonores, installations, travail plastique... Voulant explorer le monde environnant, il se trouve souvent à la frontière du figuratif et de l’abstrait et travaille à produire des moments où la conscience se déplace, même légèrement, autour de l’objet et découvre - peut-être - des perspectives nouvelles.

À côté de son travail personnel, il est membre actif des collectifs « l’Infüsoire » et « B4 collective ».

[WEB] site de Philippe Brioude
[Mail] contacter par mail

 

 

 

 

Mots-clefs :
fragilité,
installation,
vidéo,
dessin,
performance, chorégraphie,
corps,
anatomie,
maladie,
son,
voix,
matière,
cire,
humanité

 

 




CE QUI FAIT FRAGILITÉ POUR VOUS...

 
 
 Philippe Brioude, artiste    Emma Bourgin, artiste    Lucy Lyons, artiste
         
 
 
 Émeline Eudes, commissaire et artiste    Nathalie Blanc, commissaire et artiste    Natalia Jaime Cortez, artiste
         
 
 
 Amaury Bourget, artiste    Anne Simon, chercheuse en littérature    Vasilli Balatsos, artiste
         
 
 
 Barbara Benish, artiste    Éric Fassin, enseignant en science politique    Benyounès Setati, artiste
         
 
 
 Marié Roué, ethnologue    Michèle Dobré, sociologie    Panayota Volti, maître de conférence et danseuse
         
 
 
 Fabrice Falhutez, maître de conférence    Claire Chalet, artiste    Yves Buraud, artiste
         
 
 
 Catherine Raynal, artiste    Infirmières du service de réanimation néonatalogie - CHU Rouen    Denis Lucas, attaché culturel - CHU Rouen
         
 
 
Annie Cattan, cadre de santé, unité médecine palliative - CHU Rouen    Jasmine de Dreuzy, ergothérapeute - CHU Rouen   Loïc Marpeau, chef de service Gyéncologi obstétrique - CHU Rouen  

CONFÉRENCE D'ÉRIC FASSIN SUR LA FRAGILITÉ & LA DÉMOCRATIE 



Éric Fassin est professeur à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, au département de Science politique et dans le Département d’études de genre, et chercheur
 dans une nouvelle UMR : le Laboratoire d’études de genre et de sexualité (LEGS, CNRS / Paris 8 / Paris 10).
Sociologue engagé, il étudie et intervient sur la politisation des questions sexuelles et raciales, en France et aux États-Unis, et sur leurs croisements, en particulier en matière d’identité nationale et d’immigration, en France et en Europe.

Il a publié, Xénophobie d’en haut et Sans-papiers et préfets (La Découverte avec le collectif Cette France là), Démocratie précaire, Chroniques de la déraison d’État (La Découverte), Roms & riverains, Une politique municipale de la race (La Fabrique) avec Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels ; postface à la réédition d’Herculine Barbin, dite Alexine B., de Michel Foucault, Gallimard, 2014 ; Gauche : l’avenir d’une désillusion, Textuel, 2014.

 

Pourquoi réfléchir sur la fragilité ? Sans doute peut-y on voir le signe de la condition humaine. Mais pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ? C’est un effet de l’actualité politique.

Bien sûr, la fragilité des personnes renvoie d’abord à la précarité sociale : l ‘expérience individuelle s’inscrit dans un contexte économique. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’une « crise », fût-elle durable, mais d’un régime ordinaire. La liquidité du capital suppose des liquidations. Cependant, la précarité n’est pas seulement un dommage collatéral du néolibéralisme ; elle en est aussi le principe. N’est-elle pas l’envers, exalté par les uns autant que redouté par les autres, de la flexibilité ?  

Mais il y a plus : cette fragilité de notre condition n’est pas déterminée par les conditions économiques. En réalité, la question est bien politique. Il ne s’agit pas de déplorer, à la manière des conservateurs, l’incertitude d’une modernité où les places ne sont pas toujours déjà données – soit le trouble démocratique. En revanche, nous découvrons que la loi du marché peut contredire celles de la République. Ce n’est donc pas un hasard si l’essor du néolibéralisme voit aussi monter des populismes xénophobes et racistes qui remettent également en cause, mais autrement, les principes démocratiques.  

Il n’est plus possible de croire que nos sociétés auraient vocation à la démocratie, pas davantage que d’autres à la dictature ou au totalitarisme. La précarité actuelle nous oblige à prendre conscience de la fragilité constitutive de toute démocratie.

Éric Fassin, novembre 2014

Conférence organisée par VivoEquidem le 28 novembre 2014 au Merle Moqueur, librairie du 104, Paris 


PERFORMANCES MUSIQUE/TEXTE & CHORÉGRAPHIE
La soirée du 6 décembre 2014 était consacrée à deux performances autour de la fragilité

 
FACE À... d'Esteban FERNANDEZ (musique) et Pascal PESEZ (texte) 21' 35"   DEMAIN PEUT-ÊTRE de Bleuène MADELAINE, chorégraphe, 27' 27"

MANIFESTE POUR LA FRAGILITÉ


Ce qu’il convient de reconnaître

La fragilité est histoire de vie. Plus nous grandissons, murissons, vieillissons, plus le sentiment de fragilité s’accroit. La vie est un équilibre à toujours conquérir. La fragilité tient de la grâce et c’est en ces moments de fragilité que les personnes deviennent conscientes. Définissons la grâce : c’est le moment souverain où vous surgissez, et vous n’étiez pas encore. Alors la fragilité rejoint la force, à l’endroit même où elle se transforme en reconnaissance de soi.

Il en est de même des écologies. À reconnaître nos fragilités, nous gagnerons en force. À reconnaître nos dépendances et solidarités, la nécessité de fragilité que signale la condition écologique, nous gagnerons en force. Les coûts des développements économiques sont considérables et nous jouons aux apprentis sorciers, voulant maîtriser l’environnement, nous figurant l’impact humain sur la terre à l’égal d’un âge géologique. Il est probable que nous sortions exsangues de ce jeu sauf à avoir prévu la fragilité, à compter sur elle.

La fragilité est l’esthétique précaire de nos liens et interdépendances. Cette esthétique s’affranchit de l’idée d’autonomie, et les prises se transforment en vivre-être. Je suis, et je deviens, dans l’acte de transformation de moi-même et de mon milieu. La prise esthétique sensible donne sens à mon monde. C’est pourquoi, sur un pur plan esthétique, il est fondamental de lier l’individu et le collectif, de fabriquer une manière de penser en commun.

Nous pensons qu’il faudra vivre fragile, se départir d’une condition de l’assurance. Aujourd’hui nous savons que nous ignorons beaucoup de choses : l’impact des expériences scientifiques grandeur nature des corps et des environnements ; l’impact du développement des sociétés. Saurons-nous mieux demain ? Maitriserons-nous l’ensemble de nos écosystèmes à force d’ingénierie ? Il s’agit d’interroger l’effort de maîtrise et cesser de vouloir exploiter à tout prix l’ensemble des ressources matérielles et immatérielles. Tant l’effort de maîtrise que celui d’exploitation doit être réfléchi au profit de la reconnaissance des fragilités comme nouvel horizon de vie. Il suffit déjà d’entendre ce qu’intimement nous percevons. Il faut se mettre en mode vibratoire.

La civilisation du vivre écologique est la reconnaissance d’un abus. Un abus d’être, qui se résume à être à tout prix, être un héros, un héros de sa propre vie, un héros de la vie des autres. Pourtant il n’y a de victoire qu’à définir une nouvelle perspective ; celle de reconnaître l’idée d’une nouvelle possibilité d’être. Tel est le Manifeste pour la Fragilité.

Ce qu’il est possible de faire

C’est l’histoire d’un équilibre à construire, d’une négociation de chaque instant, sans jamais pouvoir être sûr de ce qui se profile à travers les dynamiques écologiques. Parce qu’on ne les a pas pensées comme ça. Ces dynamiques écologiques préfigurent l’avenir, lui donnent forme. C’est l’émergence d’une culture de l’échange entre le milieu et soi et la mise en évidence d’actes écologiques qu’il nous faut regarder. C’est accepter de se mettre à nu, rendre l’enveloppe transparente pour donner à voir l’invu, ce qu’on ressentait de façon inconsciente, mais dont on préférait qu’il nous échappât.

Nous souhaitons ouvrir un espace de l’inquiétude, pour commencer à se familiariser avec ce qui nous fait peur. La chute, la rupture, l’imprévu, le risque, l’altération deviennent ainsi non des menaces, mais des parts d’existence qui aident à définir la nature de nos quotidiens. Prendre en compte ces parts d’existence, c’est chercher à en saisir les qualités physique, processuelle ou encore esthétique. En faisant le pari que nous y trouverons des ressources et des formes pour proposer d’autres valeurs.

Une politique de la fragilité s’incarne donc par la création d’espaces-temps qui laissent la possibilité à des gestes discrets, incertains, modestes, en cours, d’émerger. Il est question de laisser place au vivant et à ses modes de figuration. Ça doit pouvoir parler. Des langues et des formes qui interviennent là où on ne les attend pas. Des histoires de dégénérescence et de morphogenèse, de pollution et de dialectique, de germination et de soubresauts. D’errance et d’étonnements.

Nous voyons en la fragilité la possibilité d’un futur où le pouvoir se traduit dans la capacité à faire. Un pouvoir d’agir modeste là où l’on pensait que ça n’était plus ou pas possible. Une politique de la fragilité qui sache faire autrement que par les rouages habituels de l’autorité. Une politique qui parte du détail, de l’infra-mince, du minoritaire, de l’anfractuosité, pour reconquérir des pendants oubliés de notre réel et de nos imaginaires. Une politique des corps sensibles comme qui offre une conversation enrichie avec le monde. Un monde à préserver, et la promesse de se transformer pour le vivre à nouveau !

Nathalie Blanc & Émeline Eudes, octobre 2014


 

CONTRIBUTIONS EXTÉRIEURES (TEXTES)
L'orthographe et la typographie ont été conservées



Baptiste BRUN

Ce qui fait fragilité, c'est sans doute l'accord qui me déchouque.
La pastille rouge qu'on me colle sur le front en gueulant « Vendu ! »
L'allumette ténue avant qu'elle gémisse tout son souffre
Les listes qui déroulent leurs doléances, multiples, sans jamais prendre conscience de leur dérèglement
Ce qui fait fragilité, c'est ce qui me déboute, m'envoie valser hors de mes zones
C'est ce qui me déroute et me fait prendre conscience de la petitesse de mon orgueil
De mes insatiables appétits de petit curé
Ce qui fait fragilité, c'est le détail qui me parle du tout
C'est le doute qui s'empare du dîneur assaisonnant son plat et qui éructe en pensant au nuage de Londres
C'est la partie sensible d'une dent prête à tout voir quand bien même il n'y a plus d'eau Ce qui fait fragilité, toujours un peu plus, c'est le crédit conjugué à tous les étages
Et puis nos pauvres gueules d'attachés-caisse en attente d'un confort musclé

Bises

 

Benoît PIÉRON

La fragilité arrive parfois les 30 derniers jours du mois.

 

Maryse VALLIN

Au travers l’air entre ciel et terre, le notre, celui de la valeur du temps en patience de co responsabilité, dans un espace à trois dimensions, celles de se laisser aimer, d’aimer, et de s’aimer soi même, la fragilité est la force de l’être humain ouvert à ses émotions sans frontière.

Voilà une proposition qui porte ma conviction.

Bonne suite et bonne journée à vous

Bien sincèrement

 

Harri VEIVO

Être battu à 14 ans. L’expérience vaut le coup, c’est l’occasion de le  dire.
Apprendre à connaître la vérité : c’est l’évènement que nous cherchons toute la vie, et ne voulons trouver qu’après.

Bien sûr, c'était une banalité et, comme toute banalité, sans adjectifs.
Un soir d’hiver, sur un sentier qui passait entre les maisons dans la zone pavillonnaire, un groupe de jeunes de mon âge, que je croyais connaître, nous a entourés, moi et mon ami, pour me donner une raclée.
Rien de grave, un peu de sang a coulé de mon nez qui, à l’époque, était sensible.
Je voyais souvent le garçon qui m’a servi les quelques coups, bien faibles somme tout.
On jouait dans le même club de foot.
J’étais arrière droit, souvent sur le banc ; lui,  le gardien de but.
Tout nous séparait.
Je réussissais à l’école, mes parents, de classe moyenne, m’aimaient bien ;
lui, il devait rater souvent les examens, de ses vêtements, usés, émanait la misère et la  
négligence des familles décomposées de l’époque.
Il a disparu du quartier quelques mois après. J’ignore ce qu’il est devenu.
Je voulais lui serrer la main.

Je sais aujourd’hui que j’ai aperçu la vérité, là, sur le sentier enneigé.
La violence est partout ; la communauté humaine ne repose sur  rien ; il n’y a pas d’extériorité, ou plus précisément, l’extériorité, c’est la violence, et elle est partout.

À ce moment-là, j’étais arrivé : chez moi.

 

Rolande GANNIER

CE QUI FAIT LA FRAGILITÉ :
fragilité à l'objet :
il peut être précieux, remarquable par sa finesse, sa composition recherchée en matériaux purs et nobles mais aussi il se peut d'apparence inaltérable et robuste mais : friable de par le temps, méconnaissance des substances,
fragilité de la nature :
conditionnée par l'atmosphère, adaptabilité à ses changements,
A chacun sa fragilité suivant sa condition : végétale, chimique, comprendre ses compositions.
fragilité dans le monde animal :
suivant son lieu de vie, le mode de vie de chacun dépend de sa provenance native, originelle, on se doit à une adaptation appropriée,
fragilité dans le monde humain :
qui dépend de tout ce qui précède, savoir d'où l'on vient et où l'on va, se rappeler nos
racines afin de s'y accrocher et devenir "MOINS FRAGILE",
Savoir ainsi observer ce qui nous entoure et analyser pour se rassurer "toujours",
Etre en recherche de comprendre le "pourquoi",
Savoir mesurer le temps à bon escient,
La nature est très forte, elle nous donne tout, rien n'est inadéquate,
Tout peut être fragile,
Tout peut être solide !!!
Cela dépend comment nous le voyons et l'analysons,
Notre entourage peut nous rassurer en ce domaine, sachons nous (entourer), revenir sur nos pas et voir autrement, repartir ainsi est fortifiant,
J'aimerais partager de cette façon ma FRAGILITE, c'est une suave appréciation dans la perception de
la "FRAGILITE".

 

Anne WIRZ

Fragilité

Lorsque je me sens fragile
Tout valdingue sur mon île

Les remparts édifiés en hommage à la vie éternelle
S’effondrent en des cris d’oiseaux vermeilles, balbutiants
Dont le nid jeté dans le vide en tourbillonnant
Disparaitrait dans le lit d’une rivière aux promesses irréelles 

A l’extérieur,

Les émotions se bousculent au portillon
Tout ce qui semblait pérenne devient illusion

A l’intérieur,

Je rentre en harmonie avec ce que la nature nous transmet :
Tout bouge, tout est mouvement, tout meurt et tout renait.

De ce constat et de ce grand pas vers la vulnérabilité
Je retrouve avec force mon humanité

 

Mélanie BLAISON

Aller à la montagne.
Se promener.
Ne pas se perdre.
Suivre une ligne :
Un chemin de terre, une rivière, une voie de chemin de fer.
Marcher pendant 45 minutes.
Faire le tour de cette ligne.
Choisir la même durée pour effectuer le retour.

Vendredi 13.

Donner si possible un numéro à chaque insecte que vous croiserez.
Retenir ces numéros.
Epeler le numéro à haute voix lorsque vous les croiserez une heure plus tard.

 

Sophie SOLOMON

Ce qui fait fragilité

Ce qui fait fragilité fait ma force.
Ce qui fait fragilité c’est ce sourire d’enfant ; ce moment de grâce dans la violence du moment ;
Ce qui fait fragilité c’est l’adolescence volée de ces presque enfants jouant à la guerre radiocassette et roquettes a la main ;
Ce qui fait fragilité c’est cette carcasse de cheval puante, symbole martyr de ce village attaqué ;
Ce qui fait fragilité ce sont ces enfants honteux de leurs parents humiliés par la guerre, ce sont ces hommes au regard absent, ce sont ces femmes violées qu’on ne veut plus regarder ;
Ce qui fait fragilité c’est d’avoir voulu sauver le monde et de ne pas avoir réussi à te sauver;
Ce qui fait fragilité c’est cet optimisme forcené, cet amour absurde pour l’humanité ;
Ce qui fait fragilité c’est notre volonté insatiable de prétendre au bonheur ;
Ce qui fait fragilité c’est cette bulle de champagne qui s’évapore lentement dans les vapeurs de la fête ;
Ce qui fait fragilité c’est la beauté de ce moment impossible à capturer ;
Ce qui fait fragilité c’est de t’avoir aimé pleinement, entièrement et sans retenue ;
Ce qui fait fragilité ce sont ces rides qui dansent sur le visage nostalgique de ma grand-mère tourmentée;
Ce qui fait fragilité c’est le sourire vrai de ma mère malade, c’est ma voix tremblante à l’église, c’est cette fleur sur son cercueil, c’est cette poussière qui disparait dans le ciel ensoleillé de mars…
Ce qui fait fragilité fait ma force.
Ce qui fait fragilité fait qui je suis.

***

Ring the bells that still can ring
Forget your perfect offering
There is a crack in everything
That's how the light gets in.
Anthem, Leonard Cohen

 

Christine CHAUMEIL

La raison est un mur de glace et les concepts en sont.
Loin du mur,
se mettre tout nu,
enlever sa peau par morceaux
et ensuite ,
place par place, plaie par plaie écrire ce que l'on sent 

 

Mathieu CONZALES (image)

 

Helene RYTHMAN

Voici ce que deux sources hétérogènes, hétéroclites m'inspirent.
Deux idées de la fragilité des utopies.

J'imagine le dispositif suivant.

DISPOSITIF.

Dans une pièce noire  sont entremêlés au plafond, à peine éclairés,  tels deux corps qui s'étreignent l'enveloppe rayée d'un vieux sommier qui ressemble à une dépouille et le drapeau du parti communiste.

Fragilité des utopies.

En face, à hauteur de regard, fixé sur  deux câbles d'acier tendus au plafond, un écran de projection opaque, translucide présente la silhouette d'une femme sanglée dans une robe d'un bleu vert d'eau qui danse. dans une cuisine.
Elle s'ébroue sur la piste de danse, imperturbable et rêveuse.
Une minute plus tard, surgissent alors des assistants qui renversent la feuille de verre sécurit de 150 + 100 cm, 5mm d'épaisseur, la détruisent définitivement, anéantissent cette image idéalisée d'un vieux souvenir de vacances.

Après leur geste sacrificiel, tandis que dans le noir, la projection bleue un peu baveuse et rose approximative et sans mise au point se poursuit, ils déclament en canon lentement un extrait de lire le CAPITAL ( 1965) en hommage à Louis Althusser (1918-1990).

 

Julie RAMOS

La fragilité ? Est-ce ce à quoi nous n’avons pas accès ? Doit-on le déplorer ou s’en réjouir ? La nier, la dissimuler est une manière de l’élever sans la connaître. La proclamer, l’exalter en est une de l’instrumentaliser. Les marges du discours sont bien étroites pour ce qui vacille et glisse sans cesse d’un état à l’autre.

« Prenons conscience de nos fragilités » nous dit-on pourtant. Quelqu’un te convainc d’en saisir les contours – nuage que l’on dissout en tentant de l’attraper : est-ce ton pouvoir qui soudain grandit ? Ou le sien ? Cela s’entend dans la plainte intime ou formulée la contournant ; dans la complainte la repoussant en feignant l’accueillir. Pluralité de fragilités, fragilité du multiple… dont aucun ne souhaite véritablement mesurer l’enjeu, si ce n’est pour mieux la maîtriser.

« Fragiles vous êtes », nous dit-on désormais. Le processus individuel et collectif du secret est nécessaire dans un monde qui nous veut fragiles pour mieux nous contraindre à la marche. Marche informée de sa fragilité, ainsi va la doxa ; ou praxis sans image, sans théorie. L’araignée-crabe ne sait rien non plus de sa fragilité. Elle avance avec elle, et elle tisse. Son dessein reste confus avant qu’elle ne déploie sa toile, car elle ne peut se définir.

 

Cyria EMILIANOFF

« Le déni de réalité est une conduite sociale, à la fois diffuse et potentiellement épidémique, dont le champ semble s’étendre proportionnellement au développement du sentiment croissant de vulnérabilité des individus. Il devient un mode collectif et quasi normal de rapport au réel, au social et au monde, qui permet de s’accrocher à des certitudes ». Catherine Herbert, médecin

 

David MARIN

fragilité: le Verbe
Ni les vents, ni les eaux, ni le feu, ni le temps,
ni rien que le monde puisse être, ou et faire et défaire.
Chateau de sable dispersé. Rocher sculpté, érodé.
Nuage d'images disloqué. Océan, pensée asséchés.
Soleil, existence masquée.
Ni les vents, ni les eaux, ni le feu ni le temps.
Ni rien que le monde, puisse être, et ou faire et défaire.
Fagilité je suis.
Je suis la lutte.
Meurtri, je me tords, me débats, me reconstruis.
Fragiliter Nous. Somme de puissances.

 

Valérie DELAUNAY

La Fragilité est un cadeau, c'est aussi un joyaux,
Ce n'est ni une faiblesse, ni une force,
Il ne faut pas la fuir,
C'est cette part indicible qui réside en chacun de nous sans laquelle nous ne serions pas Homme,
C'est cette part qui réside en chacun de l'autre et que nous devons indéfectiblement respecter,
C'est cette part de merveilleux qui nous sauve de la ruine et du chaos.

 

Emma SHULMAN

Fragilité

Herbier de 3000 ans

Collier de Mimusop
Disposé de sépales, de pétales
Et de larmes de nymphes
Tressées dans des feuilles de dattier

Herbier de 2000 ans

Une fleur en croix pousse
Dans la nudité du blanc lumière
Sept pistils en forme de poissons
En fractale
Au centre le rouge sang séché qui louange Dieu 

Herbier de 1000 ans

Dans le désert, une plante seule pleure et meurt
Et son chagrin devient oasis
Un végétal à la colonne maladroite
Replie ses feuilles aux yeux fermés

Herbier d'aujourd'hui

Un embryon de lotus
Parfaitement bleu
Parfaitement humide
Et frais
Aspire à l' Eternité

 

Emmanuel JULIEN

La possibilité d'expliquer est la seule excuse à l'existence de la parole 
comme dit Godard

Caractère de ce qui est fragile, de ce qui se brise facilement : La fragilité d'un édifice.
Caractère précaire, vulnérable, faible et instable : La fragilité d'une théorie.
Manque de robustesse de quelqu'un : La fragilité d'un convalescent.
Caractère d'un matériau qui se rompt sans déformation permanente appréciable ou dont la rupture est atteinte sous une très faible déformation. 

Ce qui fait fragilité.

Comme chacun le sait, la fragilité est l'aptitude à être brisé, endommagé ou anéanti. Elle s'oppose ainsi à la solidité, à la stabilité, et en un sens peut-être, à la fiabilité. Á s'en tenir à cette définition, la fragilité pourrait être considérée, non pas comme une qualité que certains êtres ou certaines choses possèdent, mais plutôt comme un trait commun à tout ce qui existe dans le monde.

La phrase suivante - que j'ai oublié de copier - dit que tout, même le granit, est fragile face au temps.

C'est une question de timing.
D'échelle.
De perspective temporelle.

La fragilité est ce qui arrive. Quand celà arrive
En fait, elle n'existe pas : il y a le solide, et il y a le cassé
Ce qui fait fragilité est le passage de l'un à l'autre, c'est ce qui est en train de casser, Ce qui fait fragilité c'est l'instant où ça casse
Avant il n'y a que la crainte, ou encore le champ qui s'étend entre la crainte et la certitude, la certitude fournie par l'expérience - que ça casse.

Ce qui fait fragilité c'est l'irréversible moment où ça casse, où ça passe du côté du cassé, où ça n'est, définitivement, plus.
- Voilà ; avec ça j'ai une sorte de point Godwin de philosophie. Reductio ad mortum

On peut chercher des portes de sortie à cette affirmation.
Qui dit cassé dit réparé.
Réparé
Cassé et réparé
Mais on a quand même l'impression que fragilité doit être réservée à ce qui ne peut être réparé. Répondons, à qui dit réparé : Vraiment Cassé.

Ou bien, qui dit définitivement-plus dit recyclé
Le recyclage sans fin, de ce qui est cassé et qui retourne à la poussière et qui nourrit ce monde qui naît de la poussière
Mais c'est reculer sans fin pour sans fin mieux sauter : et la fragilité de la machine à recycler ? Quelle machine pour recycler la machine à recycler ? 

Aussi, il n'y a pas que le temps qui vient percuter
Les choses se compliquent dès qu'il y en a une seconde, de chose
Plus solide qui percute

Une fois ce constat fait, que faut-il en penser, et que faut-il en déduire ? D'abord sans doute que toute rencontre d'une fragilité plus grande que la sienne place devant un choix entre deux manières fondamentales d'être et de se tenir.
C'est une autre loi du monde, semble-t-il, à peine moins universelle que la précédente : la fragilité est une aubaine pour la force – c'est-à-dire pour la fragilité moindre.

Mais ça ne change rien.
Simplement, je l'ai dit, ça complique beaucoup les relations entre les êtres, les relations entre les choses. 

La possibilité d'expliquer est la seule excuse à l'existence de la parole
Comme dit Godard

Mais puisqu'il a tort. De dire "seule".
J'exhume un petit texte du temps où j'écrivais des petits textes du genre de celui que j'exhume 

Millénaire le nuage cyrrus haut perché au bleu du ciel millénaire et moi frélure brindille en dessous, moi félure mais moi aussi millénaire : chair bouillonante mais félure, fil ma tête, fil tendu tendu d'un caillou bouillonant millénaire à l'autre caillou bouillonant millénaire, brindille vrillée moi dans le vent, fin fil vrillé par le vent, souffle millénaire du cyrrus.

 

Laurence BAUDELET

Je donne l'image d'une personne forte. Je connais ma fragilité intérieure depuis l'enfance.

Il y a quelques années, j'ai dit à un ami que l'âge me rendait plus solide, plus résistante aux intempéries de la vie. Je m'aperçois qu'il n'en est rien.

Tout au contraire même, je tremble à la moindre brise. Les liens d'affection avec mes proches vibrent profondément en moi. Ils me renforcent tout autant qu'ils me fragilisent lorsqu'une dissonance apparaît.

Notre fragilité tient aux multiples failles, petites ou grandes, qui apparaissent au fur et à mesure de notre parcours de vie, sans que nous en ayons conscience. La cartographie de ce réseau intérieur nous échappe. Nous marchons comme des funambules, un pied dans le vide. Sans que l'on s'y attende, tel événement, telle parole met à jour des points de vulnérabilité qui peuvent nous mettre en péril. Nous sommes alors brutalement confrontés à nos manques et à nos souffrances et nous devons trouver des ressources pour faire face. Elles se révèlent à nous dans ces moments où nous sommes en danger. Fragilité et ressources sont l'envers et l'avers d'une même médaille. Un champ de force permanent dont nous sommes le théâtre...

Je tiens ma fragilité pour une forme de grâce, elle m'a rendue humble. Corps fragile de l'enfant souvent malade. Corps accidenté qui se dérobe soudain et se reconstruit lentement à l'âge où d'autres se voient immortels. Je suis peut-être devenue fragile plus tôt que les autres.

De cela j'ai beaucoup appris. Rien ne sert de combattre notre fragilité, elle ne donne pas prise.

La patience est la seule voie, c'est un difficile apprentissage.

La conscience que nous sommes toutes et tous fragiles m'a faite devenir plus indulgente avec moi-même et avec les autres. Je me sens en rupture avec les valeurs dominantes de nos sociétés qui prônent le culte ridicule de la performance. Ces rodomontades me font sourire, même Superman a fini en fauteuil roulant...

Je n'idéalise pas pour autant cet état. Qui peut prétendre avoir choisi d'être fragile ? Se savoir fragile génère un sentiment d'angoisse difficile à supporter. Nous avons besoin d'éprouver notre solidité et notre résistance.

Mon regard sur le monde a changé à l'épreuve de mes limites. La vie sous toutes ses formes a revêtu une plus grande valeur parce que j'en perçois le caractère vulnérable et périssable. Elle suscite mon étonnement jusque dans ses manifestations les plus minuscules et les plus anodines. Un cortège de fourmis vaquant sans relâche à ses occupations, qu'un rien suffirait à désorganiser ou même à faire disparaître, fait naître en moi un sentiment d'admiration.  

De la prise de conscience de sa propre fragilité à celle de notre planète il n'y a qu'un pas.    

Faire attention à soi et faire attention à ce qui nous entoure, cela procède de la même démarche.

C'est pourquoi je crois, je ressens si fortement les nombreuses atteintes portées à l'environnement. J'en perçois le caractère morbide.

 

FRÉDÉRIC AMBLARD

LA PEINTURE EST FORTE ET DERANGEANTE

Il n'est que de voir combien ce haut mur a déployé de moyens matériels pour saisir les enjeux, tant promotionnel qu'économique (avec les retombées escomptées), de cette immense peinture : on a pu observer un chariot élévateur dépassant le haut pignon pour, jusqu'au toit, aplanir la surface et en faire une surface peu rugueuse ; engager une équipe technique associée aux peintres engagés pour transformer la pan anonyme en une éclatante image colorée. L'héroïsme ne relevait pas que de la dépense ; il se répercutait sur les couleurs à la fois vives et accordées de la fresque urbaine ainsi produite. Complétant l'icône peinte, on lisait des slogans incantatoires qui renforçaient mentalement ce que les yeux découvraient. Argumentations simples, directes, hymnes puissants.

Devant nous, surhumaine, auréolée d'un à-plat bleu parisien qui la rendait céleste, régna la silhouette précise d'un footballeur célèbre tirant en direction du but (nous), afin de le marquer. Shoot fameux ! Combien de passants auront photographié la cène ? Presque tous, peut-être. Ce bleu emportait tout : autour, les façades en étaient modifiées ; c'était le ciel, depuis les murs jusqu'aux pavés. Le tir suspendu, le géant associé à un dragon volant, on rêvait, on aurait rêvé.

Moi, je me demandais ce que me faisait cette peinture murale hors norme, dont l’exécution formelle m’apparaissait sans faille.
 Si sa finalité publicitaire m’horripilait, des réminiscences artistiques suscitaient néanmoins mon adhésion : la force de la peinture ne m’y était pas rien : ainsi qu’on m’y exhortait, je n’avais peur de rien ! Des voies de l’art élaboré, ce haut fragment portait de nets acquis : choc des tons, dynamique du tracé, juxtaposition des effets, mélange des genres graphiques et sémiotiques, échelle, faisaient ici sensation et créaient un événement. C’était de la peinture. On avait payé des dizaines de milliers d’euros pour la faire. Et sans doute faire qu’elle devînt de la photo. Las !

Ce qui m’a étonné, ravi, c’est de voir combien de temps cette pièce (qu’un musée aurait pu vouloir acheter) est restée indemne : rien. Quasiment du jour au lendemain, les graffs sont venus. Le mur et la rue ont respiré.

Ma lecture sera simple : la peinture s’est ici réappropriée la peinture. L’immense mural, issu de la société marchande, pour accompli qu’il fût, usurpait ce par quoi la peinture est libre, espace libre. L’idéologie mercantile ici recouvrait un manteau trop grand pour elle, trop parcouru de vents divers. Nul cordon policier n’encadrant le sponsor, l’expression libre est passée là. Le corps du héros s’est métamorphosé sous le vol des corbeaux ; les slogans infantiles ont été usurpés, détournés ; la beauté corsetée s’est dégagée. L’écriture s’est trouvée codée selon des modes opposés. Les bords ont débordé.

Je dis que la peinture est forte et dérangeante. Et ce, à plus d’un titre. Forte et dérangeante, quand elle est ici produite par un club de foot richissime, c’est ce que j’ai vu. Et, ce club, en payant pour qu’une telle peinture fût, a en effet pensé que la peinture était forte. Moi, j’étais dérangé par son jeu monopolistique limitant à presque rien l’impact du message produit. Or, dans un second temps, face aux irrévérencieux ajouts ano- nymes, j’ai à nouveau vu combien la peinture est forte et dérangeante : avec bombes et collages, les adeptes du street art ont détourné la pub pour lui donner des boutons. Ca dégouline, perturbe, ça use de signes pluriels. C’était glacé, ça vibre. Qu’y aura gagné la beauté ? Un temps vif, un temps mort... Et la peinture ? Une Vanité.

Très vite, la nacelle est revenue pour retirer les bandes sur lesquelles était peinte la partie supérieure du portrait géant. Quoi qu’il en soit, des traits du footballeur, il ne resterait rien.

 

HÉLÈNE SCHMUTZ

« Solide comme un roc »? Prenez quelques gouttes d’eau. En gelant, elles peuvent le faire exploser. Elles peuvent aussi, au contraire, retenir des montagnes en agglutinant ce caillou à des milliers d’autres cailloux. Quand cette eau est un glacier, et que lentement mais si vite il rétrécit, plus rien ne retient les montagnes, et elles s’écroulent…

 

KARLEEN GROUPIERRE

Une peine, un relent de haine me transperce, puis soudain jaillit une joie infinie, l’extase je suis heureux. Pourquoi ? Peu importe, je laisse cette douceur me bercer, j’ai l’impression d’être entouré de bleu, un bleu tellement beau, tout devient limpide, la vie a un sens. Ce monde, quelle beauté...

Mon souffle me berce, l’air me caresse... Seconde une, seconde deux, je profite, seconde trois, le bleu s’estompe, l’air s’alourdit. Seconde quatre, c’est fini.

Je me sens las, je me sens vide, respirer m’épuise, je ferme les yeux, ça me donne la sensation de disparaître au monde. Soulagement. Mais l’absence d’être semble en moi, ma respiration me gêne, je suis trop vide pour exister vraiment, trop vivant pour disparaître, je demeure à demi. J’en ai assez. Assez, assez, ça me rend tellement en colère, non ! Je crois que je crie, car les infirmiers me ramènent dans ma chambre.

Dans ma chambre, les murs sont jaunes. Un jaune tellement triste que des larmes montantes me font mal dans la gorge. La porte de ma chambre se ferme, les voix s’éloignent :

- Qui avait raison ? Ça se voit qu’il est trop fragile. Je prendrais un café et un muffin choco !

- tsss, c’était un pari facile.

- mais pari quand même, tout compte fait je prendrais un moka avec mon muffin !

- T’as vu qu’il y a aussi des muffins à la myrtille cette semaine ?

 

CLAIRE PARIZEL

Musique : Grimes, de Genesis

La fragilité se rassure en se disant « c’est du scrupule ».
Elle tire la langue puis se gratte goulument le bas-ventre, en dessous du nombril, juste avant que les choses ne deviennent obscènes. Elle ricane un coup, de ses yeux fous, puis tourne son derrière pour acheter de se vautrer sur le divan de Stacy.
Bah oui. J’en ai marre, j’abandonne. Lâche-t-elle.
Je ne suis pas de ces mauvaises fées qui se réveillent un jour avec un rictus au bord des lèvres et qui ont trop vu la terre, de leurs sphères célestes. Celles décident de tout ruiner pour se prouver qu’elles ont la liberté de le faire et qu’elles existent. Non, c’est autre chose, et tu peux comprendre toi. Voilà. J’arrête ! Je déserte, c’est fini !
J’ai donné, mais là, maintenant c’est trop.
Dès maintenant, je te quitte, et je-qui-tte-le-mon-de.

Elle avait articulé ces derniers mots, appuyant chaque syllabe pour parvenir à l’éclosion finale des deux derniers sons. La décadence suintait de ces silences qu’elle s’imposait désormais, respectant le standing seyant à une reine déchue.
Dès maintenant, plus personne ne portera de traces de moi en lui, et surtout pas les filles, reprit-elle. Tu t’imagines ce que ça me fait, de lire toutes les atrocités qui sont commises à cause de moi ?
Bien sûr, non, ce n’est pas à cause de moi. Ce n’est pas parce qu’une chose est susceptible de se briser qu’on a la légitimité de le faire. D’ailleurs, tu le sais, toi, et tu as décidé que tu ne le ferais pas. Tu as érigé la ruine comme tabou, et t’efforces depuis cette après-midi de tes cinq ans où tu as cassé cette petite maison qui faisait de la musique de ne jamais revenir à ce moment où tout bascule, où on tue des femmes et où on viole des enfants. Ou l’inverse, grommela-t-elle, on viole des femmes, on tue des enfants, on ruine, on ruine, on profite, on détruit, on s’en moque, on prend dans sa main pour posséder et se convaincre que l’asservissement d’autrui nous donnera plus de pouvoir alors qu’on va juste crever comme un vieux rat, transcendance ou pas, d’ailleurs ça me fait penser qu’avant dans les... sa voix se perd dans sa gorge, les mots s’emmêlent et elle rumine sa mauvaise lassitude pendant de longues minutes en grognant.

Oh, il était joli le toit de la petite maison musicale, oui, j’y avais mis un peu de moi, reprend-elle subitement en souriant amoureusement, laissant alors poindre pour la première fois depuis qu’elle est ici une femme coquette, une cocotte de l’ancien siècle qui pense à ceux de ses amants qu’elle a abandonnés.

Stacy la regarde, éberluée. La femme qui s’est présenté à elle il y a maintenant une petite heure, s’est suspendue à son bras puis l’a suppliée de l’emmener chez elle avant de s’écrouler dans son sofa puis se réveiller une petite vingtaine de minutes après en grommelant « c’est du scrupule, c’est du scrupule » est en train de lui parler d’un de ses évènements fondateurs les plus marquants.

Elle déglutit tandis que de puissants souvenirs affluent et refluent sans sa tête, sa bouche et sa poitrine. Mythologie personnelle, second épisode. Après la chasse du lit par sa sœur ainée, la voici découvrant la ruine dans la figure d’un petit jouet stupide, si simple, presque pur dans le dépouillement de ses deux cordes qu’elle aimait à tirer pour recharger le mécanisme musical.

Mais c’était avant qu’elle ne le jette rageusement sur le sol, après quoi les cordes n’actionnèrent plus qu’un mécanisme blessé portant dans ses notes boiteuses les marques d’une fêlure bien tangible.

La ruine. Dans le sens actif. Le fait de ruiner, être acteur de la déchirure et du gâchis.
Un jouet est réparable, bien sûr, même si la petite maison n’a plus jamais chanté harmonieusement après cela. Mais la compréhension que tout peut basculer sur un coup de sang s’était inscrite profondément dans Stacy, distillée note après note par la petite boite à musique grinçante, qui tentait malgré tout de chanter comme si elle n’était pas consciente de son état. Folle candeur, extrême violence de ceux qui partent sans s’en rendre compte.
Oui, ce sont les sons qui crient, pas les images, sauf bien sûr le Cri de Munch, et c’est ce qui fait sa puissance, pense-t-elle alors, comprenant les documentaires d’accouchement muets qu’aucun cri ne vient transpercer, les films en noir et blanc et bande-son tragique, et les walkyries dans des carcasses en métal.

Les peintures de Goya crient aussi, complète la fragilité. Mais tu ne connais pas, j’imagine ?
Silence, la femme ne grimace plus. Elle n’a pas arrêté de jouer, sa décision est prise et il est même inconvenant de nommer « décision » l’état de fait qui s’est instauré depuis quelques heures puisque ce serait admettre une différence de nature entre ce dernier et ce qui la fait.
Bon, ce n’est pas grave. Mais je le sais, pour Goya, j’y ai laissé aussi quelques plumes.
La fragilité lève les yeux vers un point qu’elle seule peut voir, et Stacy surprend dans son visage quelque relâchement qui laisse poindre la noblesse veinée qui fut la sienne avant aujourd’hui.
Oui, à l’époque, elles poussaient sur tout mon corps, les plumes, et je les prenais une à une pour les déposer à des endroits bien précis. J’égrenais un peu de moi sur le monde, c’était la belle époque, continue-t-elle en se redressant un peu, libérant son bras droit qui débouchait sur ses longs doigts, semblant tenir entre le pouce et l’index une de ces plumes. Moi j’étais couverte d’un duvet d’une blancheur... elle laisse ses mots filer avec son poignet cassé qu’elle fait glisser vers la droite puis sursauter d’un mouvement rapide et souple pour libérer une de ces plumes qu’elle ne portera plus.
Ses lèvres glissent jusqu’à la courbure d’une robe de valse et son port est devenu altier.

Soudain, ses yeux fixent Stacy, qui se demande si elle n’a pas rêvé la grâce qu’elle vient de contempler, tant le visage qui lui fait face diffère avec ce qu’elle a cru voir. Les joues sont à nouveau lâches et tous les traits expriment la résignation butée d’une bête farouche.
Il y en a qui se pissent dessus, reprend la fragilité, comme ça, oui, ça arrive. Bah moi j’abandonne, ça arrive. C’est pareil.
Puisque vous autres, vous n’êtes pas capables de frémir, chérir et protéger. Vous ne savez même plus honorer ! Bien sûr on dit qu’avant, les garçons de ferme culbutaient les servantes dans les granges, mais ils allaient à l’office le dimanche, ils pouvaient encore former dans leur cœur l’idée de déférence et de respect. Aujourd’hui, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Cinq indiens violent une pauvre petite, tout ça parce que je lui ai refilé un bout de moi, un peu de fragilité, et je m’en mords les doigts. Tiens regarde ! J’ai tout bouffé. J’étais en train d’attaquer la droite quand je t’ai vue dans la rue.
Stacy fixe la main gauche que la fragilité agite sous ses yeux circonspects et constate que ses doigts sont parcourus de gerçures rouges et de traces dentelées.
Alors non, continue-t-elle. J’ai essayé pourtant, j’ai essayé de les étouffer avec mes plumes, les brutes, les hommes irrespectueux qui se drapent dans leurs principes gorgés de crasse. Mais ils les dévorent, ils ne savent pas protéger, et mes plumes ne sont pas des fardeaux, ça non ! Alors puisque aujourd’hui je suis une malédiction, je préfère me retirer.
Tu pourrais me dire que cela fait quelques années que cela dure. La Chine et la politique de l’enfant unique, les harems, l’esclavagisme sexuel. Le problème ce n’est pas toi, ni elle, ni les filles, le problème c’est la différence, l’asservissement et la domination. Mais c’est vrai que j’ai plus l’habitude de m’occuper de vous que des garçons. Alors, c’est un peu une conséquence. Fatalement.

Soudain, la fragilité se tait, fixe Stacy qui sent son regard la brûler.
Et toi, tu ne sens rien ? Lui demande-t-elle. Je veux dire, depuis que je suis ici et même un peu avant, est-ce que tu n’as pas quelque chose en toi qui a changé ?

Silence.

Stacy part. Elle quitte l’appartement, le sofa, la fragilité à qui elle a indiqué le numéro d’un livreur de pizza et de quoi télécharger tout ce qu’elle veut sur internet – pdf pour combler ses lacunes littéraires, vidéos pour passer le temps, surtout pas de films qui risqueraient de lui filer le bourdon - .
Ses pas la guident vers le désert cotonneux qui déchire doucement ses yeux. Il s’étend devant elle et à mesure qu’elle le contemple, elle se sent tomber en arrière, emportée par ses épaules et sa nuque dans une évanescence moelleuse.

Elle se dirige vers sa voiture, se met au volant, enclenche le contact, appuie sur la pédale d’un pied engourdi alors que tout flotte autour d’elle. Le désert est compact et elle lui appartient, comme toute chose du monde.
Elle se sent différente puisqu’elle ne ressent plus la déchirure entre elle et le reste, cette discontinuité fatale qui amène avec-elle la volonté d’assujettissement. Inutile d’essayer de le nier, ce qu’elle vient de vivre est trop évident. La nuit a gagné le jour, les ombres s’écrasent sous les rayons d’un soleil qui sature le sol et Stacy s’évane.

La voiture file vers l’autoroute sans savoir où elle va. Sur les bas-côtés, elle salue le chien qui lui crie en chien supérieur de prendre soin d’elle maintenant que les choses sont ce qu’elles sont.
Elle avance, vite, l’air glisse sur son visage comme les mains de mille hommes animées d’une sensibilité charnue qui s’est substituée à toute agressivité.

En croisant une publicité faite d’une femme plus que dénudée censée vanter les mérites d’une assurance automobile, elle sent un étrange vide en elle : là où sa pudeur se serrait, là où des feuilles mortes tremblantes se froissaient sourdement devant les promesses d’une telle chair offerte, ont pris place des petits coussinets de coton qui assourdissent les cris qui poussaient les parois de sa cage thoracique jusqu’à en éclater : attention, danger !
Mais tout est maintenant calme.

 

ANONYME

Liste de (presque) TOUTES les fragilités

1- pour un homme

2- pour une femme
3- pour un enfant
4- pour un enfant- pour un homme politique 

5- pour un commerçant

6- pour un industriel
7- pour un ingénieur

8- pour un chômeur
9- pour un intermittent du spectacle
10- pour un jardinier

11- pour un schizophrène ?
12- pour un oncologue
13- pour un biologiste,
14- un écologue,
15- un mathématicien

16- pour un clown
17- pour un journaliste,
18- pour un tueur en série
19- pour un banquier
20- pour un marin pêcheur
21- pour un chasseur, un piégeur
22- pour un compositeur de musique
23- pour un poète
24- pour un artiste jeune
25- pour un Tutsi

26- pour un condamné à mort

27- pour un Inuit

28- pour un retraité de la SNCF
29- pour un agent de la s-SNCF
30- pour un jardinier

31- pour une diseuse de bonne aventure ou un marabout
32- pour une astrologue

33- un inconnu
34- pour un professeur au collège de France,   : Claudine Tiercelin (Max)
35- un ministre,
36- un président de la république (Ségolène Royal)…
37 - un hacker
38- aun architecte

 

Louise JULIEN

Pour une certaine génération d'adolescents et depuis quelques temps, la fragilité et le terme péjoratif, moqueur ou ironique employé pour désigner la sensibilité d'une personne. Tu es fragile si tu pleures facilement, surtout pour un garçon, si tu as peur facilement ou autant d'autres exemples.

 

Maëlle RANOUX

Fragments agiles Partie I

Introduction :

A reproduire, induire, séduire, traduire. A défaire texte, et prendre allure. A copier décopier.
Donner solide texte fondu, refondu.

Argumentaire déprit , déformé, malaxé, espacé :

Structures solides ébranlées. Légitimités les plus fortes.
Certitudes essentielles
Performance inhérente.
Energie passager, façon carrosseries déformées.
penchées.
Faiblesse, facteur limitant.
Choc rompant os.
Dommage.
Démocratie libre. Docteur, durable scientifique. Eloquent. Média participant. Galerie.
Espace, disparaître.
Equilibre, grâce, souverain(e).
Forces, dépendances, solidarités, gagneront !
Apprentis sorciers maitrisant Terre.
Maitrise doit profit cesser. Abus prix.
L’acte de moi-même, mon monde, pur, lié, fabriqué.
Ignorons l’assurance. Corps de demain ? Mode vibratoire.
Propre, la vie des autres. Perspective Manifeste.
Possible faire.
L’inquiétude fait peur.
Politiques laissent parler.
Pollution d’errance.
Pouvoir moins tension d’agir. Pas possible.
Conversations sensibles
Equilibre instant.
L’avenir forme culture. Soi, nu, l’invu, échappât.
promesse vivre.
Le maintient L’unité
L’immobile L’équilibre
Le mou Les miettes
Le traversé
Le penché

Fragments ailés

Le V du Vivant, fondé en son point de gravité,
animé
de deux ailes.

Fragments zélés

Cacher la fragilité par une solidité est la matrice d’une résilience perpétuelle et la seule voie possible d’existence de cette fragilité qui traverse le collectif, le nourrit.
Qui veut entrer dans la blessure ?
Laisser le sang se répandre, se laisser emporter par le flot des larmes, perdre pied, prendre le risque de ne plus se redresser.
Laisser la fissure fendre la structure, voir, sentir, souffrir de son effondrement, de son écartèlement. Vibrer à l’unisson d’une douleur, devenir douleur.
Le vivant soigne, se soigne, adapte et s’adapte, masque pour conserver la matrice essentielle.
La fragilité contient son débordement possible. 

Fragments agiles Partie II

Fragile caillou : fragment de roche

Laisser couler larmes sur le bord du cil
et
croire que nos fragments blessés peuvent prendre de l’allure, se relier et tisser notre toile fragile.
De cet abri flottant faire notre possible masure,
en accepter les fissures graciles.
Traces du temps, marques d’usure.
Infiltrer nos failles et se laisser pencher Pencher sans tomber.
Donner aux travers l’espace de nous traverser. Recueillir nos miettes et les cuisiner. Labeur, saveurs transformées.
Donner forme à l’ignoble, à l’immonde.
Pétrir notre mou détestable et tenter de le rendre aimable. Forger nos fractures en fragments agiles,
Délier nœuds et conter fables.
Faibles récits ancrés dans les siècles Murmurés jusqu’à l’aurore.
L’horreur séculaire de l’enveloppe de vie fendue S’entoure du feu partagé des oreilles perdues.
Lance enflammée projetée au visage L’étant s’émeut,
Revenir à soi.
En son puit
puiser la goutte restante,
Légère brise irisant la surface. L’être s’armure,
S’asseoir en sa nuit, intérieur, et
Silencer en elle.

Fragments recentrés

L’étant intact,
Son rayonnement aquatique,
gouter, semer
Dans la somme de soi. Epuiser l’instant respirant Et rejaillir Désarmurer Reprendre Redevenir Comme nu.
Redécouvrir le nous
Possible
La tendresse traversante.
Maintenir l’équilibre, et qui libre,
Sentir la constance mouvante, la variation constante.
Ecouter le cœur qui demeure immobile si ce n’est sa vibration perpétuelle. S’accepter vivant, vibrant, variant, comme l’eau, matrice, et ses états, d’âmes. Laisser glisser alors notion, sensation, de gravité d’une lourdeur vers une apesanteur. Le point devient ancrage dans la suspension mobile et souple de l’existence.
Le mouvement impulsé de l’animé, passe, transforme, menace et nous laissera, vivant
comme nous sommes.

 

Michel DUPUY

Fragile c'est ce qui semble devoir durer toujours
C'est marcher sur la peau de la terre

Fragile c'est de naissance

Fragile c'est intense
C'est fugace

C'est mettons : un sourire

Mon désir est fragile
Fragile c'est l'amour sans le mièvre

C'est l'impossible fusion plus l'impossible complémentarité
C'est le goût de ce qui est singulier

C'est le pot de terre contre la norme

Ça fait mal

Mais c'est attendrissant

Parfois même délicat

C'est pas pour les cons en tous cas

L'humour par exemple c'est fragile

 

Mathieu ABBOUD

LA FRANCE D’EN BAS D’EN HAUT (et vis versa).

Pour la première fois de ma vie, un parti néo-fasciste est en première place lors d’élections nationales. Il est venu petit à petit, tout d’abord par des voies obscures, milicien que personne n’aurait arrêté, cheminant de nuit dans un maquis, avant d’atteindre la cité. C’est un jour à écrire dans le désordre, celui d’une vie qui se passe au présent.

Cela fait une année que pour moi c’est une évidence. Il n’y a là rien de très clairvoyant, juste une vision soudaine, celle d’une rue hétéroclite mais partagée ; la rue de ma ville.

La campagne, les bourgs, les villes déclassées et les faubourgs honnissent cet espace partagé. Eux ont perdu le leur, avec le rêve pavillonnaire, la télé et aujourd’hui Internet et les séries. Ces séries que même les plus « cultureux » des médias servent avec succès.

C’est une rupture territoriale, rupture avec l’égalité en fait et en droit, il y a urgence à reconsidérer cette situation qui n’est pas causée par la crise ou à la déshérence économique.

Cet état sans droits est le fruit de plusieurs décennies sans contrepoids poétique au monde d’aujourd’hui. C’est le fruit de l’évaluation et de l’idéologie méritocratique si française, au delà même des déceptions politiques.

C’est ainsi que, les grandes villes françaises sont redevenues des refuges (comme dans certains moments de l’histoire), des îles.

Je parle des plus grandes villes situées au Nord du 45ème parallèle (hormis Toulouse).

Ainsi, au risque d’en oublier l’une ou l’autre, il y a Strasbourg, Nantes, Paris, Nancy, Bordeaux, Toulouse, Rennes. Il faut encore les délimiter à leur aires historiques, celles intra muros, là où, pour l’heure, elle ne dépasse pas 14% et n’est jamais en tête.

Quand on fait cet inventaire, on se dit que c’est très peu de chose, des poches de résistance, prêtes à être résorbées.

Marine et son parti, n’ont plus qu’à vilipender les néo-bourgeois, conservateurs dans leurs possessions et la haine aura gentiment gagnée.

Il lui suffit pour réussir, de laisser la colère corriger les problèmes, mettre à niveau toutes choses et tout individu. Il lui reste à opérer une ultime mue, celle de supprimer du nom de son « rassemblement » les lettres FN et de les remplacer définitivement et totalement par celles l’incarnant: « RBM ».

Le RBM, vise « à réunir l’ensemble des patriotes attachés à la République française et à la souveraineté nationale ». C’est donc bien, même travesti, un Front National et on ne peut me reprocher des emplois guerriers.

FN+RBM est un double langage, vers l’intérieur et vers l’extérieur. C’est aussi l’aveu d’une faiblesse, celle d’un tiraillement entre une base et son électorat. Toutefois, il ne faut pas la surestimer car aujourd’hui, l’électorat semble s’épanouir dans ces idées.

Je ne doute pas que le Rassemblement Bleu Marine puisse dépasser cette difficulté pour devenir le parti du Président puisque le présidentiable s’appelle Marine. L’avenir, la personnification du pouvoir, l’absence d’échéancier électoral, pourrait satisfaire tout le monde, y compris l’article 16 de la Constitution.

En France, partout où l’on passe, la terre est noire, mais ce n’est pas une bonne terre. Nice, Toulon, Marseille, Montpellier sont tombées et manquent déjà à l’appel.

Lille pour l’heure est la grande ville du Nord à avoir glissé.

Pourtant, je garde espérance et les villes-refuges, de droite comme de gauche, sont les seules possibilités avant guerre.

Strasbourg dans sa configuration médiévale, avec ses confins, devrait pouvoir tenir le siège, son approvisionnement en eau, en nourriture devrait être possible.

Mais ces villes-refuges ont des forces qui sont autant de faiblesses.

La première est de ne pas encore avoir pris conscience de leur isolement.

La seconde est de lier parfois vivre ensemble et refuge. Or, on ne vit pas ensemble, même pacifiquement, dans un refuge. Il faut que cet espace forme une commune, une communion. L’addition et non la soustraction doit être le fer de lance.

La troisième, est de ne pas oser revendiquer cette vie nouvelle, celle de l’altérité réfutant l’uniformisation. Si la structure ethnique et sociale de chacune de ces villes est particulière, elles sont françaises et forment un ensemble ; celui de la part de notre société qui s’accepte. Il n’y a pas d’angélisme, simplement le contre-point de celui qui montre la ville, ses lieux de terreurs, de mystères rendant agoraphobes ceux de l’extérieur.

La quatrième est de ne pas avoir parlé aux autres, de ne pas leur avoir dit le plaisir qu’on a de s’y retrouver parfois et celui toujours de savoir que là aussi, la vie est possible, pas seulement frénétique, moderne, concentrée.

Je crois qu’il faudrait les y inviter pour stopper le flux médiatique des monuments d’orgueil, des places, des gens portant des baskets, de l’heure de pointe. Ces images qui valident des idées fumeuses sur le quotidien, quand celui-ci est si proche de celui des autres.

C’est un axe de résistance, de réflexion. Il doit muer en nouvelles convergences.

 

Yves BURAUD

Père-mètre

  1. m. rare. Origine inconnue.

Portrt. Ce trente septième article du Dictionnaire des Silhouettes Urbaines d’Yves Buraud présente le portrait court, peu banal et extra-quotidien d’un père qui années après années, anniversaire après anniversaire, fait tatouer sur sa main, de petites lignes de mesures successives formant, trait après trait - une règle irrégulière - le dessin de la croissance de la main de son enfant… L’immensité de son amour à chaque mesure.
Voire l’article Enfant(s).