Mémoire Blanche et Noire - Catherine RAYNAL

[EXPO] DU 15 MAI AU 19 JUILLET 2008 /  VIDÉO /  TEXTE / VUE ŒUVRES EXPOSÉES / VOIR AUSSI

Dessins, installations, œuvres graphiques
Du 15 mai au 19 juillet 2008
Artiste : Catherine Raynal
Lieu : galerie VivoEquidem, 113, rue du Cherche-Midi 75006, Paris, FR

Tél. : +33 (0)1 83 97 22 56 ou +33 (0)6 16 81 01 48
Ouverture : du mardi au samedi de 15h à 19h30

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Il y a trois ans, Catherine Raynal atteint l’âge que sa mère avait au moment de sa disparation. De cette prise de conscience est née une inspiration créatrice, la première des installations : Noire. Partant d’un premier objet qui débute désormais l’œuvre à gauche et qui en détermine le sens de lecture, elle crée cette forme oblongue de quatre-vingt-cinq éléments. Posés sur des pièces de bois recouvertes de pages du bottin enduites de jus d’encre, ces éléments sont pour beaucoup des objets manufacturés, des références inconscientes au père et grand-père qui étaient des bâtisseurs. Valeur symbolique des objets, mais aucunement nostalgique. Dimension esthétique également par le positionnement de certaines pièces entre elles. Au fond, tous ces objets fonctionnent comme des ex-voto. Ils sont là pour célébrer la mémoire, faire se rappeler certains moments de vie personnels à l’artiste. D’autres, au contraire, appartiennent à l’histoire collective. Ils ont été remis à Catherine Raynal à son atelier où l’installation a pris vie. Quant au grillage, qu’on retrouve chez beaucoup d’entre eux, il n’est pas là pour enfermer, mais pour protéger cette mémoire.

Pour réparer cette plaie ouverte sur le temps passé, l’artiste a imaginé la seconde installation : Blanche. Celle-ci n’aurait pu exister sans la première, elle en est une suite logique, et pour matérialiser sa vision d’une mémoire restaurée, Catherine Raynal a recours au plâtre et aux compresses dans une composition circulaire. Cette forme se veut la marque de l’intemporalité ; d’une mémoire qui n’a ni commencement ni fin, capturée par les objets.

En nous proposant cet ensemble, Catherine Raynal nous interroge sur la mémoire non seulement celle des souvenirs, mais aussi la mémoire fabricatrice d’un temps présent. Car les objets qu’elle offre au regard du spectateur génèrent une immédiate projection mentale. Ainsi, bien loin d’une simple proposition visuelle, ces créations nous invitent à une réflexion profonde sur les différents usages de la mémoire.

VIDÉOS

Dans son atelier en 2007, Catherine Raynal travaille à l'installation Mémoire Noire

 

Vue partielle de Mémoire Noire

 

Catherine Raynal. Photo © Max Torregrossa

 

CATALOGUE Mémoire Blanche (pdf)

CATALOGUE Mémoire noire (pdf)

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Voir aussi : 

[EXPO] Combustion - Catherine Raynal

[EXPO] Corps à Corps / Transmission - Catherine Raynal



Mots clefs :
 
mémoire, ex-voto, temps, durée, installation, objet, enfance, immédiateté, temps, création



 


Les installations noire et blanche par Max Torregrossa 
     

À priori, dès lors qu’un artiste propose une « installation » comme moyen d’expression, je ne suis pas à l’aise. Dans ce mot, l’idée du mouvement, de la « mise en place » (mettre dans une stalle étymologiquement) me perturbe et se constitue alors dans mon esprit l’idée d’un « évènement » qui limite par conséquent dans le temps la perception esthétique.

Dans le cas des installations de Catherine Raynal, avec cette multitude de matériaux et d’objets assemblés, nous n’avons pas d’autre choix que de laisser notre perception transiter par l’une des destinations proposées par ces éléments. Cependant, ces pièces détournées, morcelées et réassemblées ne facilitent pas la trajectoire émotionnelle.

Si les 85 pièces qui composent l’installation noire étaient présentées sur une table, nous n’aurions pas la même approche instinctive que lorsqu’elles sont accrochées au mur. Dans ce cas il ne paraît pas opportun de prendre l’une d’elles dans la main pour l’évaluer, chacune faisant partie d’un ensemble avant tout proposé à la vision plutôt qu’au toucher.

Les installations de Catherine Raynal agissent ainsi par réification de la mémoire. Les objets deviennent des supports-images qui offrent autre chose qu’une simple proposition visuelle. Pour s’en rendre compte, il suffit de constater comme il est aisé de passer du temps devant chaque objet, presque hypnotisé par leur diversité et leur singularité. Pourtant, à peine s’en est-on détaché que, curieusement, on ne souvient de rien et s’il n’y a aucune prégnance, c’est parce que les installations de Catherine Raynal ne fabriquent pas des souvenirs, elles génèrent une perception immédiate de la conscience, autrement dit de « l’immédiateté ». Or qu’est-ce que la mémoire si ce n’est une perception dans le présent ?

Pour l’installation noire, Catherine Raynal elle a choisi de recouvrir les blocs de bois avec des pages du bottin et nous imaginons facilement un acte réfléchi plutôt qu’instinctif : ces lignes de noms et de numéros alignés peuvent être en effet assimilées (trop facilement) à une sorte de mémoire. Peut-être… cependant, l’artiste a recouvert ces pages d’un jus d’encre en les noircissant sans vraiment les occulter. De la même façon, elle a recouvert les autres objets – des deux installations – de gaze médicale, de grillage, de plâtre, de cire, les entortillant de fils de fer. Bref, elle a agi avec un désir de conservation, de protection, voire de restauration ou de réparation. C’est donc un acte réel plutôt qu’une simple proposition à regarder.

Prenons un exemple : l’une des pièces de l’installation blanche composée d’une sorte de tube à essai en verre, fermé par une boule de coton, empli aux deux tiers d’une poudre blanche. L’ensemble est placé dans le canal médullaire d’un morceau de fémur animal.

Connaissant Catherine Raynal, il semblerait très extraordinaire que ce montage fût tout à fait calculé. Je crois pour ma part qu’instinctivement, elle a placé une fabrication humaine fragile (le tube en verre) faite pour étudier ou conserver quelque chose (un résidu en poudre) au milieu d’un élément organique (morceau de squelette) dont l’utilité est la protection de l’organisme vivant et qui reste seul à subsister après la destruction de ses autres composants organiques.

Ainsi nous avons des éléments naturels ou artificiels ayant été conçus pour protéger ou conserver, associés les uns aux autres, mais laissant à l’œil la possibilité de constater ce qui est, ce qui fut.

Même le camion très écaillé de l’installation noire — ce jouet en position verticale, la tête en bas — montre un peu plus que le symbole d’une enfance passée. C’est une bétaillère et sa porte latérale est baissée pour que l’on monte à l’intérieur. Le toit est en partie ouvert. Cela ressemble à une arche prête à accueillir et à conserver les différentes espèces de la mémoire.

Il reste à prendre en considération la disposition générale des installations quant à leur forme et leur couleur.

L’une est constituée tout en longueur sur cinq mètres et dessine un ovale allongé, un seul objet la « commence » et un seul objet la « finit ».

L’autre est parfaitement circulaire avec un diamètre de deux mètres ce qui est la dimension d’amplitude des bras de Catherine Raynal, comme elle tient à le signaler. C’est en se transformant en femme de Vitruve qu’elle a étalonné cette installation !

La longueur et la forme oblongue de la première création (installation noire) soulignent à l’évidence une certaine dynamique. Il y a un début et il y a une fin, une inflation et une déflation. Naturellement, la lecture se fait de gauche à droite, mais la forme permet la réflexivité.

À l’exception de l’élément qui « débute » l’installation et qui fut le premier à avoir été créé, tous les autres objets peuvent être placés indifféremment, l’important n’étant pas leur place, mais la relation qui existe entre chacun d’eux.

L’artiste soutient qu’il n’y a pas de séquence et que le regard peut se déplacer de haut en bas, de gauche à droite et inversement. Elle n’a pas cherché nous dit-elle, à représenter la durée ou l’écoulement du temps. Toutefois la perception instinctive infirme ce propos. La longueur et la forme ovale sont trop significatives. La disposition des pièces ponctue le déroulement temporel de l’installation et les morceaux de miroirs en partie occultés placés çà et là, rappelant le « temps du spectateur »,  agissent juste à propos pour collecter la mémoire de celui qui regarde.

Le métal (souvent rouillé), le caoutchouc, le fils de fer, le ressort (qui maintient par traction, mais que ne se détend pas), la pierre de toute forme, le grillage renfermant des billes ou des dominos, des vis et des clous et bien d’autres choses encore, sont les principaux matériaux qui composent l’installation noire.

 

Si le métal est rouillé, c’est peut-être parce que le temps a passé, mais je pense également que l’oxydation, en recouvrant l’objet initial, a permis une certaine continuité sous une autre forme. La mémoire agit parfois en ce sens.

Le sentiment de voir quelque chose de modifié par le temps (usure, abrasion, démantèlement) suscite en général le désir de reconstituer mentalement son état d’origine et cela implique nécessairement une restauration du passé. Ici, ce n’est pas possible parce que les objets sont difficiles à identifier et sont souvent associés à d’autres éléments perturbateurs. On ne peut donc que constater ce qui est. De plus, certains mobiles (bille ou pierre suspendue par une ficelle ; fils de fer tordus avançant dans le vide en assujettissant une masse quelconque) assurent de manière parfois complexe que l’ensemble et bien soumis à la gravité. La sensation d’équilibre général qui émane alors de l’installation est considérable et souligne plus encore l’instant présent ressenti, évacuant à la fois passé et futur puisque l’équilibre agit précisément entre les deux.

L’installation noire, par sa taille, sa forme et ses éléments, force le regard à s’approcher, à constater un état. Ce que l’on voit apparaît alors abîmé, usé, rouillé, tordu, amati ou rongé ; plutôt d’origine mécanique ou industrielle, mais cependant inutile. C’est une mémoire meurtrie dans un espace où la durée a eu jadis sa place et qui n’appartient ni au passé ni au futur. 

L’installation blanche quant à elle éloigne le spectateur. Cette teinte réfléchit la lumière, repousse l’œil. On est donc obligé de regarder l’ensemble plutôt que le détail et l’on englobe le monde circulaire créé par l’artiste à la dimension de ses bras. Il est devenu concrètement la mesure du monde.

Chronologiquement, cette installation est contingente de la première. Catherine Raynal affirme que la « blanche » suit la « noire », qu’elle n’aurait pas existé sans cette dernière. On la comprend très bien puisqu’il est clair que dans ce cercle, elle a réparé ce qui était évoqué dans l’ovale.

Pour cela, elle a éteint le temps et le mouvement. Même la gravité ne fonctionne plus. Les trois boules mobiles suspendues à des ficelles sont trop grosses et reposent sur le support. Le mannequin pendu, même s’il est articulé n’est en réalité plus vivant et il ne pourra se mouvoir de nouveau que par l’action d’une main extérieure et démiurge.

Cet objet est particulièrement intéressant parce qu’il s’agit d’une des rares représentations humaines des installations. C’est un mannequin en bois articulé, un jouet probablement, peint en blanc, mais pas recouvert complètement de peinture, le jus blanc laisse apparaître son ancienne couleur d’origine. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle a voulu un pendu dans cette installation, Catherine Raynal répond que ce n’en est pas un. Ce jouet, elle désirait qu’il reste articulé, mobile et elle ne pouvait donc ni le clouer ni le coller. Elle l’a donc suspendu par le cou dans une sorte de plateau blanc un peu plus grand que lui. Pour ma part, je vois un cercueil d’enfant avec un personnage pendu…

L’autre représentation humaine est tout aussi impressionnante. C’est un visage de poupée collé sur un morceau de bois. En réalité, ce n’est pas le visage d’une poupée, c’est le moulage du visage d’une poupée recouvert de gaze et d’une bande plâtrée. Les yeux disparaissent comme sur les masques mortuaires et, pour être franc, ça en a toutes les apparences.
Le métal a quasiment disparu de cette installation et il a été remplacé en proportion par la pierre. L’une d’entre elles est un silex (peint en partie en blanc) dont la forme rappelle étonnamment le mouvement gracieux d’une statue antique qui aurait été modifiée par le temps. La forme n’est plus que suggérée et le fil de fer qui maintient cette pierre est placé de telle sorte que l’on dirait qu’il ceint la taille du personnage.

Chez Catherine Raynal, le « blanc » est fait à partir de peinture, mais aussi de gaze, de bandes de plâtre ou de cire. Cette dernière est utilisée pour enchâsser la pierre ou se présente sous la forme de bougie. Toutes ont été utilisées et aucune n’éclaire le présent. Certaines sont conservées dans une boite, derrière un verre opacifié de blanc, comme un reliquaire et de fait, il y a en un « côté cimetière » dans cette œuvre.

Deux croix se trouvent d’ailleurs dans les installations, l’une dans la noire et l’autre dans la blanche, mais aucune des deux n’est véritablement un crucifix. Dans un cas c’est un objet de ferronnerie rouillé qui servait à maintenir les pierres d’un mur et dans l’autre, ce sont des tiges, également rouillées, mais peintes, d’un ferraillage de béton. Ce qui est surprenant c’est que la croix de l’installation noire est pourvue d’un crochet, comme une esse de boucher. Le symbole est terrible. Le montant vertical de l’autre croix est quant à lui « couronné » d’un tronçon de fémur…

En fin de compte, nous constatons que l’installation blanche achève de réparer ce qui a été suggéré dans l’installation Noire. Elle accomplit le processus de deuil qui permet à la vie passée de résister au temps. Les mémoires peuvent évidemment mourir et paradoxalement, leur construire des monuments, c’est peut-être reconnaître qu’elles n’existent plus réellement par elles-mêmes.

Catherine Raynal n’a pas construit ce genre de monument, elle a plutôt créé une sorte de générateur qui se met à fonctionner dès lors qu’un regard humain se pose dessus, l’œil, donc la connaissance, la conscience, la mémoire…

2007

 VUES DES INSTALLATIONS


Carton préparatoire d'une installation
 
Carton préparatoire d'une installation
 
Carton préparatoire d'une installation