J'AI MAL À

[PERFORMANCE] 15 OCTOBRE 2015 / NATHALIE BLANC  /  CHIHARU OTAKE /  J'AI MAL À, le texte / ZINNEKE

À l'occasion de l'exposition FRAGIL organisée par ZINNEKE a Bruxelles, VivoEquidem et Ananké ont produit la performance J'AI MAL À sur un texte de Nathalie Blanc et une chorégraphie de Chiharu OTAKE. 

     
 

  

INFOS PRATIQUES

J'AI MAL À
Projection vidéo 
Artiste : Nathalie Blanc, Chiharu Otake
Durée : 12'29" 

Lieu : Kiekenmarkt
Rue du Marché aux Poulets
1000 Bru
GB 58, Belgique
Le jeudi 15 octobre 2015 à 19h

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Mots-clefs : Chorégraphie, Nathalie Blanc, Chiharu Otake, Zinneke, exposition, fragilité, corps, vidéo, douleur, maladie, ‪#‎FRAGILEXPO ‪#‎zinnekeparade

Voir aussi : [EXPO] Ce Qui Fait Fragilité

Nathalie Blanc, assise et immobile est au centre de l’attention de la danseuse et chorégraphe Chiaru Otake. C’est un écran vidéo à la place de son visage qui présente en très gros plan la bouche récitant sous la forme d’une litanie la souffrance (réelle) de son corps malade et inerte. Chiharu Otake reliée à la lectrice par de longs fils couleur «sang» est quant à elle la métaphore mobile de la fragilité de la chair et de la souffrance du corps.



Nathalie BLANC 
Chercheure au CNRS, directrice du LADYSS
Production poétique et théorique

Artiste et scientifique, elle a développé des travaux sur le thème de la nature en ville et de l’esthétique environnementale. Son activité créatrice s’est déployée ainsi dans le champ de la théorie géographique et esthétique et de la pratique artistique et littéraire. Ces deux champs d’investigation se rapprochent au point de parfois se confondre : le travail d’écriture dans et pour l’environnement devenant une pratique d’investigation de la vie dans différents milieux. Elle s’est également intéressée aux modes d’investissement des milieux de vie par les habitants dans différents pays. Depuis, elle travaille sur les récits ordinaires et savants en relation avec l’environnement en pensées et en pratiques. Cette récolte de récits dans les lieux ordinaires vise à restituer la dimension très contextuelle de la pratique poétique.

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LADYSS Lab. Dynamiques sociales et recomposition des espaces

 

 
Chiharu OTAKE
 Artiste Chorégraphe danseuse.

Chiharu Otake est une danseuse-chorégraphe japonaise, travaillant et habitant à Paris où elle enseigne la danse. 
Elle a participé à de nombreuses productions chorégraphiques notamment avec la compagnie PIERRE MIROIR ( Panayoya Volti et Nobuyoshi Asai). 


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[Vidéo] Chiharu Otake dans “ Dancers 01” de George de Decker

 


J’ai mal à

J’ai mal aux jambes au point de ne plus savoir si ce sont des bâtons.
Quand je les bouge elles ne répondent que toutes droites comme des piquets de ski.
Alors je me dis ce n’est pas grave, il suffit de s’en servir de la sorte et de se propulser sur ces bâtons
Cela ne marche pas toujours, c’est le cas de le dire, et parfois ces canes se prennent les pieds dans le tapis.

Je tombe.

Ma douleur peut atteindre tous les membres alors elle me rend fragile bien évidemment.
Et je ne peux plus attendre que, paralysée, allongée sur le lit, lamentablement. Peut-être que la douleur passera, c’est toujours une hypothèse, mais je ne me souviens pas de mon état avant la douleur. J’ai oublié.

Il en va de la douleur comme du reste : elle est autonome, a une existence propre qui me condamne à en être l’esclave, la soumise dominée. Puis cette douleur se déplace, va chatouiller un autre endroit. Elle passe, par exemple, du pied dont la convexité est mise à rude épreuve à la main droite dont l’index se paralyse soudainement.

En résumé, j’ai mal dans le creux du genou, mais aussi au cœur du mollet, au devant de la cheville, dans le pied qui se cambre inutilement. L’œil, la paupière se soulève, et bat insolemment, suggérant une atteinte. Je ne lui dis rien. Je ne peux pas prendre soin de tous les morceaux de ma personne. Il est très rare, dans ces cas de maladie souveraine, d’arriver à bout, quelque soient les drogues, de tous ces chatouillements, battements, irritations et brulures, qui vous gouvernent incessamment, comme le bavardage d’un million d’oiseaux qui nicheraient dans votre corps jusqu’à la cacophonie.

Pieds Jambes

Quand j’ai mal aux pieds, c’est que la voûte, l’arc en ciel du pied, s’exprime. Perdre cette voix-là est comme perdre la raison pédestre. Autrement dit, marcher requiert de sentir et certaines formes de douleur sont des absences. Le pied est l’antenne de la tête. Il s’adresse directement à elle comme s’il lui parlait. J’aime le pied pour ce qu’il contient de rotondités. J’aime le pied, ses petits doigts ourlés mais quand ses nerfs abîmés le rendent insensible à l’aiguille qui pénètre profondément jusqu’à l’os, je réalise que le pied a disparu. Réfléchissons à ce que veut dire, j’ai mal à… : comment parler de ce qui fait mal si ça n’est pas là, pas présent ?

La douleur est une torture intime : les pieds s’expriment, les jambes aussi. Ce sont les chevilles qui commencent à faire souffrir, puis cette sorte d’électricité, de chatouillis pénible gagne la jambe, le mollet, à l’arrière, une partie qui bat comme un volet qui claque, plus avec l’âge.

J’ai mal jusqu’aux bas des reins, dans le dos qui se crispe, et demande à être étendu, déplié, déployé. Mes mains, également crispées comme des très vieilles mains usées par l’âge, celles là même que j’ai vues sur les tableaux, ou que j’admire alors qu’elles sont bien dessinées, sont souffrantes. Des instruments douloureux, voici ce qui me projette vers le futur ! Une navette spatiale en vieux cuivre cabossé et crissant aux jointures.

Le for intérieur

Et je gémis, entièrement saisie en mon for intérieur. Mais je n’ai plus de for intérieur, plus de fort du tout. La douleur a mobilisé mon cœur, les murs autour se sont écroulés, et, en vérité, la forteresse est, a été et sera, une illusion. Il n’est plus juste de rêver de sécurité et de paix !

J’ai mal aux jambes mais, au fond, c’est l’âme qui fait mal…, mal…, mal…. Elle est peu précise, dessinée avec arrogance. Mon âme se refuse à voir l’avenir en face. Elle imagine la catastrophe alimentée par de mauvais souvenirs, des impressions flottantes.

Mais aussi il ne faut pas se jeter à l’océan, vouloir s’oublier au point de nier sa propre existence. Une voix intervient. La douleur ne compte pas : pensez aux maux de l’humanité ! Cette voix lourde, sage et profonde comme de l’eau, est extrêmement libératrice. Son lent débit limite les risques de précipitation vers l’anéantissement.

Elle voudrait dire, si elle osait, la souffrance, c’est comme un camion qui va percuter un mur. Vilaine souffrance !

Révolte

J’ai mal aux jambes, j’ai si mal que je suis révoltée ; j’ai si mal que je ne sais où me mettre. J’ai mal comme si ma vie en dépendait et je sais qu’elle en dépend puisque sa caractéristique est de n’être que douleur.

Quand la douleur gagne
Je voudrais pouvoir l’insulter, lui dire de regagner sa niche
Pouffiasse, enculée, va t-en chienne
Je crois que je ferais mieux de ravaler mes mots
Il n’y a rien à faire
Je suis enfermée, moi et elle
Elle et moi
Que dire de ce qui n’a pas de consistance,
Est invisible
Me grignote peu à peu
Le dos me fait mal, les mains, reinures veinurées de l’arpenteuse
Amandée de leur coloration pourrisseuse sans avenir
Amerdée comme s’il n’existait que cela
Et qu’on ne pouvait rien dire d’autre
Ah ! Merde
Je suis mal
Les jambes vont exploser
Comme dans la bédé

Mal voir

J’ai mal aux yeux et je vois mal. La paupière palpite, fébrile. Cette membrane sourd dans sa solitude. Elle me signale une agitation insensée à laquelle je ne saurais faire face. Puis dessous, dessous la paupière, ça bat aussi.
Le globe oculaire qui a été ouvert, strié de cicatrices, frémit péniblement. Il s’agit des deux yeux, ouverts sur le néant pour faciliter le passage du scalpel. Pour mettre des liens derrière, au-delà du globe. Pour éviter de voir double. La vision se partage en deux yeux, deux globes ouverts sur l’imprécision de toute vision, chaque œil n’en faisant qu’à sa tête. Toute position hégémonique est contrariée.
L’œil bat, et de ce battre, m’ennuie, m’oblige à faire attention au paysage urbain derrière, qui lui est instable…

33 Alors tes yeux voient des choses étranges et ton cœur laisse échapper des propos incohérents 34 Tu te crois gisant au fond de la mer, couché au sommet d’un mât 35 « On m’a frappé (diras-tu) et je n’ai pas eu de mal ; on m’a roué de coups, et je ne l’ai pas senti. Quand donc me réveillerai-je ? Je
recommencerai, j’en demanderai encore ! » (Proverbes Paragraphe 23)

La douleur est une vilaine coquine : quand elle me rattrape, je vais rendre raison. Je crois que je vais lui céder, mais jamais je ne le fais. Parfois, j’ai envie de pleurer tant je souffre, de bas en haut, et de haut en bas, mais je me rappelle combien sont nombreux les gens qui souffrent, combien inévitable est la souffrance, qu’elle fait partie de toute destinée, comme un cadeau maudit, et je ravale ce qui est à ravaler, les maudissures, les crétineries, les beautés, et je marche plutôt en silence.

Paysages du regard

Avoir mal tout le temps, ça vous force à penser à autre chose.
J’ai mal aux yeux, qui se battent derrière le voile, pour encore percevoir du monde. J’ai mal aux jambes, aux mollets, à l’arrière du genou, et seulement quand on me masse, je me sens mieux. J’ai mal à moi-même comme on a mal à quelqu’un d’autre. À celui qui indifférencié perçoit la douleur. J’ai mal car je ne sais que faire d’autre. J’ai mal pour m’occuper, pour me détendre sur le fait de ne savoir que vivre. J’ai mal car cela fait produire des mots, ou des maux. D’ailleurs, notez l’homophonie. Il en va de ceci comme de tout autre chose. Ce n’est pas facile. Il n’est pas facile d’être. Et quand on souffre, cela demande de redoubler d’en-vie.

J’ai mal : ce sont des cristaux sur les fenêtres
J’ai mal : c’est un horizon neigeux
J’ai mal : je voudrai ne pas avoir à me tenir la jambe, et puis la masser en plein milieu du cinéma, comme pour dire regardez-là ; cela est embarrassant, maudissant…
J’ai mal : c’est tout un plan d’eau qui, à peine, frémit : c’est si lourd !

Alors je pense au paysage, je pense aux paysages car je n’ai rien d’autre à penser
Rien d’autre à faire, je pense aux paysages, car j’aime les arbres ; j’aime, en particulier, quand les sommets s’agitent, les houppiers des peupliers tremblants, presque dans ma main ; j’aime aussi les rivières, ce long sillon argenté qui mène son chemin en dessous, et les hommes avec leurs bottes en caoutchouc qui parcourent ce chemin.
Il en va de ma crédibilité, de ma possibilité d’agir. Penser à l’éternel quand j’ai si mal, ce souffle, ce zéphyr, me console, comme un horizon jamais vaincu. Ainsi la souffrance est défaite. C’est la non présence.
(…)

Le rêve

Parfois la nuit, une autre douleur grimpe, accomplit ce trajet qui consiste à se loger dans ma tête.
Je suis dans une pièce avec des gens dont une personne, une femme étrange, qui a volé mon sac. Nous tournons autour d’une casserole à l’intérieur de laquelle il n’y a rien. Puis je ne sais pas trop pourquoi, nous choisissons de tuer l’un des nôtres, un homme assez beau, de le découper, et de le faire cuire comme les quartiers d’une pomme. C’est horrible, et je ne crois pas que je participe ; j’assiste, impuissante, à cette mise à néant, cette forfaiture atroce.
Ce que je crois, en ma douleur impuissante, c’est à la révélation de la passivité, du silence comme complicité, et de la beauté de ces pommes qui cuisent, sous l’œil attentif de la femme bourreau. Un autre de ces hommes, plus petit et chauve, va passer à la casserole. Nous sommes dans un appartement qui ressemble à une suite d’hôtel, froide et silencieuse.

Nathalie Blanc, 2015


[WEB] Site web de Zinneke

Zinneke une association belge de Bruxelles. C'est un projet qui crée des espaces ouverts de rencontres, de collaborations, de coopération et de création, qui met en place une dynamique artistique et sociale entre habitants, associations, écoles et artistes issus des différents quartiers de Bruxelles et d’ailleurs.
Une multitude de projets artistiques sont élaborés à partir des idées, des propositions et de l’imaginaire des participants en ateliers. Ce sont autant d’espaces de rencontres pour les personnes qui ne se croiseraient jamais dans la vie quotidienne, autant de refuges de créativité où de nouvelles méthodes et formes d’actions solidaires et collectives sont constamment réinventées.

Historiquement, Zinneke était un projet de parade né dans le cadre de Bruxelles 2000, Ville européenne de la Culture. Composée d’habitants et d’artistes mettant en valeur la richesse culturelle bruxelloise par essence cosmopolite et plurielle, elle était l’expression d’une volonté de jeter des ponts entre les 18 communes et le centre-ville, entre Bruxellois, Flamands et Wallons en mobilisant des associations (socio)culturelles.

Une Zinnode est un groupe composé d’une équipe artistique, de plusieurs partenaires et de plusieurs dizaines d’habitants qui construisent, en s’appuyant sur un processus de création participative d’au moins un an, un projet artistique cohérent commun en rapport avec le thème de la Parade.